Photo de Nihilisteo
Poème écrit par Nihilisteo

Le festin des cendres.

Roman court en sept chapitres
Récit philosophique — dystopie allégorique

I — Le maître des chiffres
Il s’appelait Arthur Langford.
Son nom avait quelque chose de froid et de parfaitement poli. Un nom qui semblait avoir été conçu non pour être prononcé, mais imprimé au bas des contrats, gravé sur le verre fumé des tours, répété par des voix de journalistes devant des graphiques en hausse.
Il n’était ni beau ni laid.
Il avait dépassé depuis longtemps cette sorte de distinction.
Son visage était un visage de pouvoir : lisse, reposé, sans colère et presque sans joie. Il portait la vieillesse comme certains portent une montre — avec le sentiment qu’elle appartient encore au domaine des choses contrôlables.
Arthur Langford dirigeait le plus puissant fonds d’investissement de l’histoire moderne.
On disait qu’il possédait des terres sur quatre continents, des banques dans six pays, des mines dont il ne connaissait pas le nom, des satellites qu’il n’avait jamais vus, des fermes industrielles, des barrages, des forêts, des ports, des réseaux de données et même des cimetières.
On disait aussi qu’il possédait des parts dans la pluie.
La plaisanterie avait circulé quelques années.
Arthur l’avait trouvée excellente.
Il ne dirigeait pas des hommes.
Les hommes étaient devenus trop imprévisibles.
Il dirigeait des systèmes.
Des lignes de code. Des algorithmes. Des modèles probabilistes. Des flux de capitaux qui traversaient le monde à la vitesse de la lumière sans jamais rencontrer un visage.
Son empire n’avait pas de centre.
Il avait des serveurs.
Dans son bureau, au sommet d’une tour sans fenêtres, des écrans couvraient les murs.
Des courbes rouges et vertes y naissaient, mouraient, renaissaient.
Arthur aimait les chiffres parce qu’ils ne demandaient jamais pardon.
Un chiffre ne pleurait pas.
Un chiffre ne mentait pas.
Un chiffre ne suppliait pas.
Il avait donc bâti sa philosophie sur une phrase.
Une seule.
Il la répétait parfois devant ses actionnaires avec un sourire presque paternel :
« Tout ce qui ne rapporte pas est inutile. »
Il y avait, dans cette phrase, toute sa vie.
Il n’avait pas d’enfants.
Lorsqu’un journaliste lui avait demandé pourquoi, il avait répondu :
— Les enfants sont des investissements à retour lent.
Les journalistes avaient ri.
Arthur aussi.
Il ne lisait pas de romans.
— La fiction est une perte de temps.
Il ne rêvait pas.
— Rêver, c’est manquer d’objectifs.
Il ne croyait pas à Dieu.
— Je crois aux systèmes.
Et il avait ajouté :
— Les systèmes sont plus fiables.
Il ne mangeait presque plus.
Son alimentation était calculée au milligramme près : protéines, minéraux, vitamines, acides aminés.
Son dernier véritable repas remontait à vingt ans.
Un steak wagyu dans un avion privé entre New York et Dubaï.
Il avait mangé en regardant deux présidents négocier la dette de leurs pays avec un écran allumé devant lui.
La viande avait été excellente.
Il s’en souvenait parce qu’elle avait eu un goût.
Le goût était devenu pour lui une anomalie.
Dans sa tour, il n’y avait ni horloge ni fenêtre.
Le monde extérieur était une variable.
Il existait sous forme de données.
Température.
Production.
Consommation.
Population.
Dette.
Rendement.
Volatilité.
Croissance.
Il avait réussi ce que les anciens rois n’avaient jamais pu faire : il n’avait plus besoin de voir son royaume.
Il lui suffisait de le mesurer.
Puis, un matin, les chiffres hésitèrent.
À 9 h 17, un serveur ralentit.
À 9 h 21, une ligne de code se répéta.
À 9 h 26, les transactions de Shanghai cessèrent.
Arthur ne leva pas les yeux.
— Redémarrez les nœuds.
À 9 h 43, Tokyo s’arrêta.
À 10 h 02, Londres.
À 10 h 11, Francfort.
À 10 h 19, New York.
Un silence apparut dans les écrans.
Ce n’était pas un silence comme celui d’une pièce vide.
C’était un silence qui semblait venir de très loin.
Comme si, derrière les chiffres, quelqu’un venait d’éteindre le monde.
Arthur se leva.
Pour la première fois depuis longtemps, il ne sut pas quoi faire.
Il regarda l’écran.
Noir.
Il attendit.
Rien.
Alors il comprit quelque chose de très simple.
Il avait passé sa vie à croire que le monde était une machine.
Mais une machine, lorsqu’elle s’arrête, ne sait pas pourquoi.
Et l’homme qui croyait la commander ne savait pas davantage pourquoi il vivait.

II — L’effondrement
Au début, Arthur pensa à une panne.
Il connaissait les crises.
Il en avait fait fortune.
Il savait que la peur était un marché comme un autre, et qu’un homme assez froid pouvait toujours acheter ce que les autres vendaient dans la panique.
Il avait acheté des faillites.
Des guerres.
Des famines.
Des ruines.
Le malheur, pensait-il, n’était pas une tragédie.
C’était une inefficience.
On pouvait toujours optimiser l’inefficience.
Mais cette fois, il n’y eut personne pour acheter.
Les lignes téléphoniques moururent.
Les satellites cessèrent de répondre.
Les avions restèrent au sol.
Les ports s’immobilisèrent.
Les banques fermèrent.
Les drones tombèrent du ciel.
Les usines se turent.
Dans les villes, les feux de circulation s’éteignirent.
Puis les écrans.
Puis les pompes.
Puis les ascenseurs.
Puis les climatiseurs.
Puis les distributeurs.
Puis les fontaines.
Et enfin, lentement, les hommes comprirent qu’ils avaient confié leur survie à des choses qu’ils ne savaient plus réparer.
L’effondrement ne ressemblait pas à l’apocalypse.
Il n’y avait ni trompettes ni flammes venues du ciel.
Il ressemblait à une extinction progressive.
Une lampe après l’autre.
Une voix après l’autre.
Une promesse après l’autre.
Le monde ne mourait pas.
Il cessait simplement de fonctionner.
Et cette différence était terrible.
Arthur descendit de sa tour.
Dans la rue, il reconnut quelque chose qu’il n’avait jamais vu dans les rapports de ses analystes :
la faim.
Elle avait un visage.
Un homme frappait contre la vitrine d’un supermarché.
Une femme tenait un enfant contre sa poitrine.
Un vieillard buvait l’eau d’une flaque.
Plus loin, deux hommes se disputaient une boîte de conserve.
L’un d’eux mourut.
Personne ne s’arrêta.
Arthur continua.
Il traversa Central Park.
Les pelouses étaient devenues des mares.
Les arbres perdaient leurs feuilles.
Le ciel avait la couleur du métal.
Il entendit un oiseau.
Un seul.
Puis plus rien.
Il pensa soudain à toutes les choses qu’il avait possédées sans jamais les connaître.
L’eau.
Le vent.
Le soleil.
Le blé.
Le pétrole.
Les forêts.
Les hommes.
Il avait possédé des milliers d’hectares de terres sans avoir jamais touché la terre.
Il avait possédé des milliards de litres d’eau sans avoir jamais bu à même une rivière.
Il avait possédé des fermes sans avoir planté une graine.
Il avait possédé des hôpitaux sans avoir tenu la main d’un malade.
Il avait possédé le monde.
Et le monde, désormais, ne voulait plus de son argent.
Il retourna vers son ancien siège.
Un hélicoptère était posé sur le toit.
Il courut vers le pilote.
— Je vous paierai.
Le pilote le regarda.
— Avec quoi ?
Arthur sortit son téléphone.
— Je peux transférer…
L’homme éclata de rire.
Un rire sans joie.
— Il n’y a plus de réseau.
— J’ai des comptes.
— Il n’y a plus de banques.
— J’ai de l’or.
— Moi, j’ai une fille.
Arthur resta silencieux.
— Elle a faim, dit l’homme. Ton or ne se mange pas.
Il s’éloigna.
Arthur regarda ses mains.
Elles étaient propres.
Elles avaient toujours été propres.
Il ne savait pas allumer un feu.
Il ne savait pas trouver de l’eau.
Il ne savait pas construire un abri.
Il ne savait pas distinguer une plante comestible d’une plante mortelle.
Il ne savait même pas réparer une chaussure.
Il avait gouverné des milliards d’hommes.
Mais il ne savait rien faire qu’un homme puisse faire seul dans une forêt.
Alors il marcha.
Il quitta la ville.
Derrière lui, les tours de verre s’élevaient encore dans le ciel gris.
Elles ressemblaient à des tombeaux.
Sur certaines façades, les anciens logos demeuraient.
Des marques autrefois sacrées.
Des noms autrefois puissants.
Ils étaient désormais des lettres.
Rien de plus.
Coca-Cola.
Disney.
Goldman Sachs.
BlackRock.
Amazon.
Les noms ne nourrissaient personne.
La civilisation venait de découvrir qu’un symbole n’était pas une chose.
Arthur entra dans le désert.
Pas le désert de sable.
Un désert plus terrible.
Le désert du sens.

III — La traversée
Il marcha.
Il ne savait plus depuis combien de temps.
Les jours avaient perdu leurs nombres.
Les nuits n’avaient plus d’heures.
Le soleil montait, descendait.
C’était tout.
Le monde avait enfin retrouvé quelque chose que les hommes avaient passé des siècles à lui enlever :
le droit d’être inutile.
Arthur avançait parmi les ruines.
Des autoroutes fendues.
Des stations-service vides.
Des immeubles éventrés.
Des voitures rouillées, arrêtées en plein milieu des routes comme des animaux morts.
Parfois, il croyait reconnaître un lieu.
Puis il comprenait qu’il ne reconnaissait rien.
Il se souvenait.
C’était différent.
Il se souvenait d’un yacht.
D’une villa.
D’un dîner.
D’un visage de femme dont il avait oublié le nom.
Il se souvenait de sa mère.
Ou peut-être d’une infirmière.
Le souvenir était devenu si vieux qu’il ne savait plus s’il lui appartenait.
Une après-midi, il trouva une carcasse de voiture.
Sur la portière, quelqu’un avait gravé :
CEUX QUI VOULAIENT TOUT POSSÉDER
ONT FINI PAR NE PLUS RIEN SAVOIR AIMER.
Arthur lut deux fois.
Puis il posa la main sur les lettres.
Il aurait voulu les effacer.
Il n’en eut pas la force.
Les jours passèrent.
Il maigrit.
Son costume se déchira.
Ses chaussures de luxe s’ouvrirent sur les côtés.
Ses pieds saignaient.
Un soir, il tomba dans un ravin asséché.
Il resta longtemps sur le dos.
Au-dessus de lui, le ciel était immense.
Pour la première fois de sa vie, il vit les étoiles sans écran.
Elles étaient innombrables.
Et leur indifférence le bouleversa.
Il comprit alors que le ciel n’avait jamais eu besoin de lui.
Il s’endormit.
Il rêva d’un marché.
Un marché immense.
Des milliers d’enfants y couraient avec des billets dans les mains.
Ils suppliaient.
Ils offraient.
Ils pleuraient.
Mais tous les étals étaient vides.
Pas de pain.
Pas d’eau.
Pas de fruits.
Pas de viande.
Rien.
Au milieu du marché, un homme était assis sur un trône composé d’écrans brisés.
Arthur s’approcha.
L’homme avait son visage.
Mais il n’avait pas de bouche.
Seulement deux yeux ouverts dans lesquels tournait une lumière froide.
Arthur lui demanda :
— Pourquoi n’y a-t-il plus rien ?
Son double répondit :
— Parce que tu as tout vendu.
Arthur se réveilla en criant.
Il avait du sang sur le visage.
Il ne sut jamais si le sang venait de sa blessure ou de ses rêves.
Plus loin, il entra dans les ruines d’un centre commercial.
Les mannequins étaient encore là.
Certains avaient fondu.
D’autres avaient perdu leurs bras.
Les escalators montaient vers des étages qui n’existaient plus.
Sur le sol, il trouva un livre humide.
Les Fables de La Fontaine.
Il l’ouvrit.
Une phrase lui sauta aux yeux.
Il la lut à voix haute.
Sa voix tremblait.
Puis il rit.
Un rire bref, presque honteux.
Ensuite il pleura.
Il pleura longtemps.
Non pas parce qu’il était triste.
Mais parce qu’il découvrait qu’une phrase écrite des siècles auparavant pouvait encore vivre après la mort des marchés.
Le lendemain, il vit de la fumée.
Du feu.
Un vrai feu.
Il marcha vers lui.
Au sommet d’une colline, six enfants étaient assis en cercle.
Ils ne parlaient pas.
Ils ne fuyaient pas.
Ils ne parurent pas impressionnés par l’homme qui arrivait.
Arthur voulut leur dire qui il était.
Son nom.
Son titre.
Son empire.
Il ouvrit la bouche.
Aucun mot ne vint.
Il comprit que, pour la première fois, son identité ne servait à rien.
Alors il s’assit près du feu.
Les enfants continuèrent à regarder les flammes.
Et Arthur, cette nuit-là, dormit parmi eux.

IV — Les enfants du vent.
Ils étaient six.
Ils n’avaient presque rien.
Quelques couvertures.
Des bouteilles.
Un couteau.
Un vieux pot métallique.
Une corde.
Et un petit jardin installé dans une ancienne pataugeoire.
Ils avaient inventé une langue de gestes.
Un doigt levé.
Une main sur la poitrine.
Un regard vers le ciel.
Un souffle.
Ils parlaient peu parce qu’ils avaient compris avant Arthur une vérité élémentaire :
plus le monde devient fragile, plus les mots doivent peser.
Le plus grand s’appelait Djala.
Peut-être.
Arthur ne fut jamais certain.
Elle portait au poignet une montre cassée.
Les aiguilles indiquaient toujours la même heure.
L’heure de la dernière tempête solaire.
Arthur tenta d’abord de leur parler.
Il leur expliqua l’économie.
La valeur.
L’investissement.
La nécessité de reconstruire.
Les enfants l’écoutèrent.
Puis Djala prit une pierre.
Elle la lui lança aux pieds.
Arthur se tut.
Elle désigna le jardin.
Il comprit.
Il se mit à travailler.
Ce fut son premier véritable emploi.
Il désherba.
Porta des branches.
Creusa.
Chercha de l’eau.
Il apprit à reconnaître les traces.
À marcher sans bruit.
À écouter avant de parler.
Un soir, il vit Djala partager une figue avec les autres.
La figue était petite.
Elle passa de main en main.
Lorsqu’elle arriva à Arthur, il hésita.
Djala lui fit signe de la prendre.
Il mordit.
Le fruit était sucré.
Il ferma les yeux.
Il sentit quelque chose qu’il avait oublié : la gratitude.
Pas la satisfaction.
Pas le plaisir.
La gratitude.
Cette chose étrange qui naît lorsque l’on comprend que ce que l’on reçoit n’était pas dû.
Cette nuit-là, Arthur comprit que toute sa vie avait reposé sur une erreur grammaticale.
Il avait dit :
C’est à moi.
Les enfants semblaient ne connaître qu’une autre phrase :
C’est à nous, pour aujourd’hui.
Il resta avec eux.
Il n’était pas devenu bon.
La bonté n’est pas une métamorphose.
Elle est une discipline.
Et Arthur devait encore apprendre.
Une nuit, les enfants enfermèrent un vieux téléphone dans une boîte de plastique.
Ils tournèrent autour en silence.
Arthur comprit qu’ils enterraient symboliquement le monde ancien.
Le téléphone ne fonctionnait plus.
Pourtant, ils le traitaient comme une relique.
Arthur pensa alors :
Peut-être que les objets ne deviennent sacrés qu’après avoir cessé d’être utiles.
Quelques jours plus tard, Djala lui donna du pain.
Arthur la regarda.
— Pourquoi ?
Elle haussa les épaules.
Puis elle dit :
— Parce que tu es là.
Il ne répondit pas.
Cette phrase le suivit toute la nuit.
Parce que tu es là.
Pas parce qu’il était riche.
Pas parce qu’il était puissant.
Pas parce qu’il avait de la valeur.
Simplement parce qu’il était là.
Pour la première fois, Arthur soupçonna que l’existence pouvait être une valeur en elle-même.

V — La gardienne
L’arbre apparut un matin.
Il se dressait au sommet d’une colline.
Personne ne l’avait vu pousser.
Il était noir, noueux, presque sans feuilles.
Un arbre qui semblait avoir traversé le feu sans l’oublier.
Les enfants s’en approchèrent.
Arthur resta en arrière.
Il ressentait quelque chose d’inexplicable.
Non pas de la peur.
De la reconnaissance.
Comme si l’arbre le connaissait.
Au centre du tronc s’ouvrait une cavité.
Une bouche.
Un passage.
Cette nuit-là, le feu du camp s’éteignit.
Sans vent.
Sans pluie.
Les enfants se levèrent.
Djala partit seule vers l’arbre.
Arthur voulut la suivre.
Elle lui fit signe de rester.
À l’aube, elle redescendit.
Ses mains étaient couvertes de cendre.
Elle tendit quelque chose à Arthur.
Un masque.
Il était taillé dans l’écorce.
Des mots y étaient gravés :
FREEDOM IS A PRODUCT.
DATA = GOD.
NO FUTURE, JUST FLOW.
Arthur reconnut ces phrases.
C’étaient les slogans de son empire.
Il regarda Djala.
— Où as-tu trouvé ça ?
Elle répondit :
— Là où tu as laissé ton visage.
Arthur sentit ses jambes trembler.
— Qui vit dans cet arbre ?
Djala le regarda longtemps.
— Personne.
— Alors pourquoi est-ce qu’il me connaît ?
— Parce que les morts connaissent ceux qui les ont tués.
Elle lui tendit le masque.
— Mets-le.
Arthur obéit.
Puis elle dit :
— Maintenant, va voir la vieille femme.
Il ne comprit pas.
Mais il entra dans l’arbre.
À l’intérieur, une lumière faible venait d’une ouverture au fond.
Une femme était assise près d’un feu.
Elle était très vieille.
Ses cheveux étaient blancs.
Ses mains ressemblaient à des racines.
Elle ne leva pas les yeux.
— Te voilà enfin.
Arthur s’arrêta.
— Vous me connaissez ?
— Je connais ton genre.
— Quel genre ?
Elle sourit.
— Les hommes qui confondent le prix des choses avec leur valeur.
Arthur s’assit.
Il resta silencieux.
La vieille femme remua les braises.
— Combien valait ta vie ?
Arthur ne répondit pas.
— Je ne sais pas.
— Alors tu étais pauvre.
Il leva les yeux.
— J’étais l’un des hommes les plus riches du monde.
— C’est précisément ce que je dis.
Elle lui donna un bol.
Il était vide.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Ton héritage.
Arthur regarda le bol.
— Il n’y a rien.
— Tu vois. Tu comprends déjà.
Elle resta silencieuse un moment.
Puis :
— Tu as passé ta vie à compter ce qui pouvait être possédé. Combien de terres ? Combien de maisons ? Combien d’actions ? Combien de barils ? Combien de données ?
— Oui.
— Et combien de jours ?
Arthur fronça les sourcils.
— Je ne sais pas.
— Combien de visages ?
Silence.
— Combien de fois as-tu regardé quelqu’un sans te demander ce qu’il pouvait te rapporter ?
Arthur baissa les yeux.
La vieille femme ne triomphait pas.
Elle n’accusait pas.
Elle constatait.
— Le monde n’a pas été détruit par des hommes mauvais, dit-elle. Il a été détruit par des hommes qui avaient cessé de croire que leurs actes avaient un sens au-delà d’eux-mêmes.
Arthur murmura :
— Je voulais seulement gagner.
— Non.
Elle leva enfin les yeux.
— Tu voulais ne jamais perdre.
Cette phrase entra en lui comme une lame.
Il se souvint de toutes ses décisions.
Il n’avait pas construit son empire pour devenir puissant.
Il l’avait construit par peur.
Peur de manquer.
Peur de mourir.
Peur d’être insignifiant.
Il avait accumulé le monde pour ne pas avoir à regarder le vide.
La vieille femme posa le bol entre eux.
— Qu’est-ce que tu vois ?
— Rien.
— Regarde mieux.
Arthur regarda.
Au fond du bol, il aperçut son visage.
Puis celui de sa mère.
Puis les enfants.
Puis des champs.
Puis des villes.
Puis des milliards d’êtres humains.
Le bol était vide.
Et pourtant, il contenait tout.
— Tu croyais que posséder, c’était remplir, dit la vieille femme. Mais certains hommes passent leur vie à remplir des coffres parce qu’ils ne supportent pas d’être eux-mêmes des vases vides.
Arthur pleurait.
Il ne chercha pas à se défendre.
Il n’y avait plus rien à défendre.
La vieille femme posa une main sur son épaule.
— Maintenant, retourne auprès des enfants.
— Pourquoi ?
— Parce que la sagesse ne sert à rien si elle ne devient pas un geste.

VI — La fin du festin
Arthur retourna vers les enfants.
Il était différent.
Pas sauvé.
Pas pardonné.
Seulement débarrassé d’une illusion.
Il savait désormais que la compréhension ne réparait rien.
On peut comprendre une faute et continuer à en porter les conséquences.
Les enfants ne lui posèrent aucune question.
Djala lui donna de l’eau.
Arthur but.
Il pensa au bol vide.
Puis il comprit.
Toute sa vie avait été un festin.
Il avait mangé les forêts.
Les rivières.
Les hommes.
Le temps des autres.
L’avenir des enfants qu’il n’avait jamais eus.
Il avait appelé cela croissance.
Il avait appelé cela progrès.
Il avait appelé cela liberté.
Mais un festin peut devenir une famine lorsqu’on ne sait plus s’arrêter.
Arthur tomba malade quelques jours plus tard.
Il n’y eut aucun médecin.
Aucun médicament.
Aucune machine.
Seulement les enfants.
Il délirait.
Dans sa fièvre, il revit son empire.
Les écrans.
Les salles de marché.
Les conseils d’administration.
Les avions.
Les palais.
Les signatures.
Tout cela tournait autour de lui comme une grande roue de lumière.
Puis une voix demanda :
— Qu’as-tu acheté ?
Arthur répondit :
— Tout.
— Et qu’as-tu gardé ?
Il ouvrit les mains.
Elles étaient vides.
La voix reprit :
— Alors tu n’as rien acheté.
Il se réveilla.
Djala était assise près de lui.
Arthur murmura :
— Je peux vous donner quelque chose.
Elle le regarda.
— Quoi ?
Il chercha dans sa poche.
Il n’y avait plus d’argent.
Plus de carte.
Plus de téléphone.
Il trouva seulement une pièce métallique.
Il la tendit.
Djala la prit.
La regarda.
Puis la jeta dans le feu.
Arthur sursauta.
— Pourquoi ?
— Elle ne brûle pas assez.
Il sourit.
Un vrai sourire.
Le premier.
Il comprit alors que la mort n’était pas l’échec du système.
C’était ce que le système avait toujours essayé de cacher.
Il allait mourir.
Pas en tant que PDG.
Pas en tant que milliardaire.
Pas en tant qu’ennemi.
Comme un homme.
Simplement.
Il demanda :
— Est-ce que vous vous souviendrez de moi ?
Djala réfléchit.
— Peut-être.
— Et si vous m’oubliez ?
Elle haussa les épaules.
— Alors tu seras comme tout le monde.
Arthur ferma les yeux.
Cette réponse lui parut magnifique.
Il mourut avant l’aube.
Son dernier souffle ne fut ni une prière ni une excuse.
Ce fut un mot presque inaudible :
— Merci.
Personne ne sut à qui il s’adressait.

VII — Le tombeau sans nom
Ils enterrèrent Arthur au pied de la colline.
Sans pierre.
Sans inscription.
Sans cérémonie.
Djala posa seulement une poignée de terre sur son visage.
Puis les enfants repartirent.
Le monde continua.
Pas comme avant.
Autrement.
Dans certaines vallées, des graines germèrent.
Dans certaines villes, les arbres traversèrent les fenêtres.
Les oiseaux revinrent dans les gares.
Les rivières reprirent des chemins que les cartes avaient oubliés.
Le béton se fendit.
Les racines entrèrent dans les fissures.
Les murs tombèrent.
Les noms disparurent.
Des générations naquirent qui ne sauraient jamais ce qu’était une Bourse.
Elles ne sauraient pas ce qu’était une cryptomonnaie.
Elles ne sauraient pas qui avait été Arthur Langford.
Et peut-être était-ce juste.
Car la terre n’a pas de mémoire pour les vanités.
Elle se souvient autrement.
Dans les couches de roche.
Dans les graines.
Dans les os.
Dans les eaux souterraines.
Longtemps après la mort d’Arthur, des enfants découvrirent un arbre sur la colline.
Il avait grandi.
Ses branches étaient larges.
Ses feuilles étaient nombreuses.
À son pied, une vieille plaque métallique était à demi enfouie dans la terre.
Ils la déterrèrent.
On pouvait encore y lire quelques lettres.
AL.
Un garçon demanda :
— Qui était AL ?
Une fille répondit :
— Je ne sais pas.
Et ils repartirent.
Le vent passa dans les branches.
Au loin, la vallée s’étendait sous la lumière du soir.
Des hommes cultivaient la terre.
Des femmes portaient de l’eau.
Des enfants couraient.
Personne ne parlait de croissance.
Personne ne parlait de rendement.
Personne ne disait :
Combien cela vaut-il ?
Ils disaient :
Combien en reste-t-il ?
Et :
Qui a faim ?
Et :
As-tu de l’eau ?
Et parfois :
Regarde.
Alors ils regardaient.
Le ciel.
L’arbre.
La rivière.
Le visage de celui qui était devant eux.
Et cela suffisait.

Bien des années plus tard, un vieil homme raconta qu’un milliardaire avait autrefois voulu posséder le monde.
On lui demanda :
— Et qu’est-il devenu ?
Le vieil homme réfléchit.
— De la terre.
— Et son empire ?
— De la poussière.
— Et son nom ?
Le vieil homme sourit.
— Un nom n’est qu’une trace dans le vent.
Puis il désigna l’arbre.
— Mais regarde ce qui pousse là où quelqu’un a enfin accepté de ne plus posséder.
Le soleil descendait.
Les enfants se turent.
Une graine tombée de l’arbre reposait dans l’herbe.
Personne ne la ramassa.
Personne ne la vendit.
Personne ne la compta.
La nuit vint.
La terre la prit.
Et sous la terre noire, invisible à tous, quelque chose commença.
Quelque chose de minuscule.
Quelque chose que les hommes n’avaient pas encore appris à mesurer.
Quelque chose qui n’avait pas de prix.
La vie.

Fin

Tous droits réservés © Poème posté le 14/09/2026 (modifié le 15/09/2026) par Nihilisteo

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