Le matin du 20 août 2026, Tahar se réveilla avant l’aube.
Il ouvrit les yeux sans savoir pourquoi. Dans la chambre encore obscure, il entendit le bruit régulier d’une voiture qui passait dans la rue, puis le claquement d’une fenêtre quelque part dans l’immeuble. Il resta immobile, les mains croisées sur la poitrine.
Il avait souvent pensé que les hommes se réveillaient parce qu’ils avaient quelque chose à faire. Mais avec l’âge, il avait compris qu’il arrivait aussi qu’on se réveille simplement parce que le sommeil n’avait plus rien à nous dire.
Il se leva.
Sur la chaise, son manteau attendait. Il le prit et fouilla la poche intérieure. Il y trouva un petit carnet noir, deux cigarettes, un vieux stylo et plusieurs feuilles pliées.
Il ouvrit le carnet.
Sur la première page, il avait écrit la veille :
« À mon frère et à mon ami, Yahya. »
Il contempla longtemps cette phrase.
Puis il se demanda ce qui distinguait un frère d’un ami.
Le sang, pensa-t-il d’abord.
Puis il se corrigea.
Non.
Il y avait des frères qui ne se connaissaient presque pas et des étrangers auxquels on confiait des choses que l’on n’avait jamais dites à personne.
Il referma le carnet.
Autrefois, Tahar croyait que les mots servaient à dire ce que l’on savait. Avec le temps, il avait découvert qu’ils servaient surtout à chercher ce que l’on ignorait.
Il enfila son manteau et sortit.
La rue était presque vide. Une pluie fine avait recouvert les trottoirs d’une lumière grise. Les devantures étaient encore fermées. Un boulanger tirait le rideau métallique de sa boutique. Une femme, un sac à la main, avançait rapidement vers un arrêt d’autobus.
Tahar marcha sans destination.
Il aimait marcher ainsi depuis quelques années. Il avait découvert que lorsqu’un homme ne sait pas où il va, la ville lui montre des choses qu’il ne remarque jamais lorsqu’il a une destination.
Il passa devant une église silencieuse, puis devant un café dont les chaises étaient encore retournées sur les tables.
Il pensa à Yahya.
Ils s’étaient rencontrés sans vraiment se rencontrer.
Cela avait commencé des années auparavant, dans une conversation banale qui avait duré beaucoup plus longtemps qu’elle ne le devait. Ils avaient parlé de poésie, puis de politique, puis de Dieu, puis des femmes. Ils avaient parlé de leurs villes natales et des villes qu’ils avaient quittées. Ils avaient parlé de l’exil sans parvenir à déterminer s’il s’agissait d’un lieu ou d’un état de l’âme.
Avec le temps, leurs conversations étaient devenues des lettres, leurs lettres des silences, et leurs silences une forme de conversation.
Un jour, Yahya lui avait dit :
— Nous sommes peut-être deux hommes qui se sont reconnus avant de s’être connus.
Tahar avait ri.
— Tu compliques toujours les choses.
Yahya avait souri.
— Et toi, tu fais semblant qu’elles sont simples.
Cette phrase était restée en lui.
Il arriva dans un jardin public.
La pluie avait cessé.
Au fond du jardin, sous un vieux chêne, se trouvait un banc en bois. Une partie de la peinture avait disparu et le bois était noirci par les années.
Tahar s’assit.
Il regarda autour de lui.
Le jardin appartenait encore au matin. Les pigeons cherchaient entre les feuilles quelque chose que personne ne leur avait promis. Un homme âgé avançait lentement avec un petit sac de pain. Il s’arrêta près d’un arbre et commença à jeter des morceaux aux oiseaux.
Tahar sortit son carnet.
Il écrivit :
« Il faut peut-être cesser de chercher le chemin. »
Il réfléchit.
Puis ajouta :
« Peut-être que nos pas sont le chemin. »
Il posa le stylo.
Son téléphone vibra.
C’était Yahya.
— Tu es où ?
— Dans un jardin.
— Quel jardin ?
Tahar regarda autour de lui.
— Je ne sais pas.
Il y eut un silence.
— Alors tu es exactement là où il fallait être, dit Yahya.
Tahar sourit.
— Et toi ?
— Dans une gare.
Tahar se redressa.
— Tu pars ?
— Je ne sais pas encore.
— Tu as un billet ?
— Oui.
— Pour où ?
Yahya ne répondit pas tout de suite.
— Pour une ville où personne ne m’attend.
Tahar regarda le vieux monsieur qui continuait à nourrir les pigeons.
— C’est une bonne ville, ça.
Yahya rit.
— Peut-être.
Un bruit de haut-parleur résonna derrière lui.
Tahar demanda :
— Tu reviendras ?
Cette fois, le silence fut plus long.
— Je ne sais pas, Tahar.
Il ne posa pas d’autre question.
Il comprit que certaines questions ne cherchent pas une réponse. Elles cherchent seulement à savoir si l’autre est encore là.
Le bruit d’un train traversa le téléphone.
Puis Yahya dit :
— Tu sais ce qui me fait peur ?
— Quoi ?
— Que nous ayons passé toutes ces années à chercher la vérité alors qu’elle était peut-être dans notre façon de marcher.
Tahar ferma les yeux.
Il revit leurs lettres.
Les nuits où ils écrivaient jusqu’à l’épuisement. Les matins où chacun regrettait ce qu’il avait écrit. Les années perdues. Les femmes aimées puis quittées. Les morts dont ils avaient conservé les noms comme on conserve des clés dont on ne sait plus quelle porte elles ouvrent.
Il revit aussi les villes.
Celles qu’ils avaient quittées en croyant qu’une autre ville les sauverait.
Celles qu’ils avaient rejointes avant de comprendre qu’un homme emporte toujours avec lui la ville qu’il cherche à fuir.
— Et si nous avions eu tort ? demanda Tahar.
Yahya rit doucement.
— Alors nous aurons au moins vécu assez longtemps pour nous tromper ensemble.
La communication se coupa.
Tahar resta assis.
Il regarda l’écran noir de son téléphone.
Pendant quelques secondes, il attendit que Yahya rappelle.
Il ne rappela pas.
Le silence revint dans le jardin.
Le vieil homme s’était assis sur un banc voisin. Les pigeons avaient formé autour de lui un cercle patient.
Tahar pensa alors à tout ce qu’il avait voulu sauver avec les mots.
Les morts.
Les absents.
Les villes quittées.
Les amitiés.
Les amours.
Les promesses.
Les rêves.
Il avait longtemps cru que l’écriture pouvait empêcher les choses de disparaître.
Mais rien ne disparaissait davantage que ce qu’on essayait désespérément de retenir.
Il ouvrit son carnet.
Il regarda les phrases écrites au fil des années. Certaines lui parurent belles. D’autres lui semblèrent ridicules. Quelques-unes étaient incompréhensibles.
Il comprit soudain que les mots ne sauvaient rien.
Ils accompagnaient.
C’était peut-être leur seule fonction véritable.
Accompagner les morts jusqu’à la mémoire.
Accompagner les vivants jusqu’au silence.
Accompagner les hommes jusqu’à ce moment étrange où ils acceptent enfin de ne pas comprendre.
Il tourna une page blanche.
Cette fois, il n’écrivit pas un poème.
Il écrivit simplement :
« Yahya est mon ami. »
Il resta immobile.
Puis il ajouta :
« Cela suffit. »
Il referma le carnet.
À plusieurs kilomètres de là, Yahya était assis dans un train.
Avant de choisir sa place, il regarda par la fenêtre.
La gare commençait à reculer.
Des voyageurs restaient immobiles sur le quai. Certains faisaient des signes de la main. D’autres regardaient leur téléphone. Un enfant courait derrière le train pendant quelques secondes avant que sa mère ne le rattrape.
Yahya sourit.
Il pensa à Tahar assis sous son vieux chêne.
Dans sa poche, il avait une feuille pliée en quatre.
Il la sortit.
Il y avait écrit :
« Il existe des frères que le sang ne donne pas.
Ils arrivent tard.
Ils restent parfois loin.
Mais quelque chose en nous leur garde une place. »
Yahya relut la phrase.
Il ne savait pas s’il enverrait la lettre.
Il la replia.
Le train avançait maintenant à travers une campagne encore humide de pluie.
Yahya posa son front contre la vitre.
Il se demanda si partir était vraiment partir.
Peut-être que partir n’était jamais quitter un lieu.
Peut-être que c’était seulement accepter de ne plus être l’homme que ce lieu avait fait de vous.
Pendant ce temps, Tahar quitta le banc.
Il marcha lentement jusqu’à la sortie du jardin.
Avant de partir, il se retourna.
Le banc était vide.
Il lui sembla alors qu’il avait attendu quelqu’un pendant des années.
Peut-être Yahya.
Peut-être un autre homme.
Peut-être simplement celui qu’il avait été autrefois.
Il resta quelques secondes à regarder le banc.
Puis il comprit quelque chose qu’il aurait été incapable de comprendre dix ans plus tôt.
Toutes les absences ne sont pas des pertes.
Certaines absences sont des espaces laissés libres.
Des espaces où quelque chose peut encore arriver.
Il reprit son chemin.
Dans la ville qui s’éveillait, les magasins ouvraient leurs portes. Les autobus commençaient à circuler. Les terrasses se remplissaient lentement. Les hommes et les femmes sortaient de chez eux avec leurs soucis, leurs habitudes et leurs petits espoirs.
Personne ne savait que, ce matin-là, deux hommes avaient décidé de ne plus avoir besoin de se retrouver pour être certains de ne pas s’être perdus.
Le train continuait sa route.
Tahar marchait.
Entre eux, il y avait une distance.
Mais, pour la première fois, aucun des deux ne cherchait à la supprimer.
Ils avaient compris que certaines distances ne séparent pas.
Elles donnent simplement aux voix le temps de devenir plus vraies.
Et sous le vieux chêne, le banc resta vide.
Comme une promesse.
Ou comme une possibilité.
Personne ne pouvait encore savoir laquelle.
Poème écrit par
Nihilisteo
Le banc au bord du possible
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Cette nouvelle est Inspirée d’une correspondance poétique entre deux amis virtuels via des sites littéraires et réseaux sociaux.
Tous droits réservés © Poème posté le 20/08/2026 par Nihilisteo
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