Suite de
BUISSON ARDENT 1
MEME 2
LA TOILETTE DES CHATS SAUVAGES 3
LES PANIERS DU MARAIS 4
MENTHE OU ROSE 5
L’ŒUF BRISE 6
LA SOUPE AU LAIT 7
OU L’ON FAIT CONNAISSANCE AVEC MAITRE KOSTIA 8
LE FORGERON 9
LES HARDIESSES DE MAITRE KOSTIA. 10
LE SHOW DES PUCES 11
LES CONFESSIONS DE MEME 12
UNE PIQUANTE ALLIANCE 13
CITRON VERT ET CLOU DE GIROFLE 14
Mémé était morte depuis quelques heures.
Alors que Kostia était occupé à enrouler une longue boucle blanche tirée de sa tignasse, sur la marque de l’alliance qu’il lui fallut bien ôter comme la loi l’exigeait, il refusa fermement le transfert de la défunte. Comme le médecin insistait sur les avantages du funérarium, le veuf rétorqua à l’homme de l’art :
— Dis Toubib, c’est le gibier pas ma femme que je conserve dans la chambre froide et si ça te dit, ma cave tient au frais, ma réserve de vin et de cidre. Mémé disait toujours qu’il ne faut jamais se laisser abattre quelques soient les circonstances.
— Monsieur Zviaguintsev, un défunt dans une maison, c’est encombrant ! tenta une dernière fois le médecin.
— La mort, ça pue et ça attire les mouches ! Si ça vous dit ! Tuez les mouches mais ma femme restera chez elle jusqu’à ses obsèques, répondit fermement Kostia qui découpait des citrons et des oranges en deux. Il ajouta : « Ne restez donc pas figé comme un piqué. Rendez-vous utile, plantez des clous de girofle dans ces demi agrumes. »
— Vous faites un cocktail ? Le moment est-il approprié ? demanda le médecin qui rédigeait l’acte de décès sur un coin de la longue table de cuisine.
— C’est un truc pour chasser les mouches et ça embaume, si j’ose dire ! Mieux que l’encens et le buis !
Le médecin quitta la ferme, la porte resta entrouverte et Kostia sur sa chaise. Les petits-enfants étaient maintenant des hommes et Juliette, une jeune femme tout à fait épanouie, prenant doucement les traits de Mémé. Ils venaient d’arriver ensemble et même le matelot Paul Lemercier en permission pour trois mois.
Egrenant les souvenirs, ils rirent d’abord en berçant les filles de Cunégonde et de Chimène, les puces savantes de Kostia qui faisait encore un liéchi tout à fait acceptable :
— Je mangerais bien une omelette, fit Kostia. Qui cassent les œufs ?
— C’est le rôle de Paul, firent ses frère et sœur.
— Savez-vous que depuis le printemps, nous avons un hôte gourmand d’œufs et de lait ? Une petite princesse qui allaite trois jolies boules d’épines, fit Kostia qui portait bien ses quatre-vingt-quatre ans, les épaules larges comme une armoire et les cuisses d’un chêne centenaire.
— C’est sans doute l’amoureuse de Paul, fit Luis, célibataire endurci.
— Parle toujours, vieux bouc, tu préfères tes brebis et tes biques, se défendit Paul qui laissait dans chaque port, son bon souvenir à une jolie maitresse.
— C’est le loup de mer qui se moque du berger, fit Juliette la petite sœur qui avait une question qu’elle se gardait depuis si longtemps qu’elle ne put la retenir d’avantage : « Kostia, tu te souviens du temps où tu étais notre méchant liéchi, du temps où tu faisais ménagerie de puces. Nous étions toujours de la fête… Et pourtant, quand tu épousas Mémé… osa Juliette
— Ce fut de belles noces ! se précipita Kostia
— Mais à la mairie… reprit Juliette. De longues années, on se demanda pourquoi, nous fûmes tenus à l’écart, insista Juliette.
— Kostia, excuse notre sœur, c’est une fille, elle se mêle toujours de tout ce qui ne la regarde pas ! s’interposa Paul.
— Mes chers enfants, nous y voilà ! fit le veuf.
— Nous y voilà à quoi ? fit Luis
— Au secret de Mémé ! De toute manière, vous auriez su dès demain et je préfère que vous appreniez tout par ma parole ! fit le solennel Kostia
— Tu nous intrigues comme quand nous étions enfants et qu’on buvait les contes à dormir debout de Mémé, fit Paul
— Il ne s’agit pas là de contes du hérisson mais il y a du piquant dans le secret de Mémé. Je suis le seul encore vivant à connaitre toute l’affaire qu’il faudra bien avouer à votre oncle et père. Une difficile confession ! soupira Kostia qui commençait à peine à mesurer l’étendue de sa peine et la réalité de son veuvage.
Luis poussa la porte sur les indiscrétions possibles d’une visite tardive, Paul resserra les chaises dans l’âtre et Juliette apporta deux coussins pour Kostia, un pour la tête, l’autre pour les pieds. Le vieux poêle de fonte était froid, les hiboux chantaient une oraison pendant que les chauves-souris étiraient leurs ailes noires dans l’obscurité de cette nuit d’été. Les chopes de russes blancs avaient remplacé les bols de soupe au lait et Mémé restait muette.
« A la mairie ? On se tapa le carton ! Ce fut le curé qui gagna, c’était un fin tricheur que l’abbé Degourges. Ce jour, on lui pardonna cette faiblesse. On lui devait bien cela ! » C’est ainsi que commença la difficile confession de Kostia. Les mots venaient entre un hoquet de chagrin et une larme de cocktail.
On veilla ainsi toute la nuit et la nuit fut courte…