Lorsque vivait encore mon grand-père
Chaque printemps passait sur notre terre
Un cerf, un beau dix-cors des alentours
Qui ne restait chez nous que quelques jours.
Son pied laissait sa marque sur le sable
En la suivant, jadis, j’étais capable
De découvrir par quels chemins secrets
Il traversait, dans la nuit, la forêt.
Un jour, chanceux, je le vis dans les herbes,
Il m’aperçut et s’en alla, superbe.
Et, bienheureux, je trouvais quelquefois
Comme jetés dans un buisson, ses bois.
Il ne vient plus. Les taillis ont poussé,
Tous ses chemins secrets sont effacés
Et mon père a coupé la sapinière
Qu’il traversait pour joindre les bruyères.
Peut-être passe-t-il plus loin, ailleurs...
S’il était mort ? tiré par un chasseur
Qui ne rêvait que de prendre un trophée.
A quelque mur sa tête est accrochée.
Ou même, grelottant dans un buisson,
Vieilli, malade, une froide saison
A-t-il fermé les yeux sous la souffrance
Et les renards ont dévoré sa panse.
Qu’est-il devenu ? Ce cerf est passé
Dans mes jours d’enfant ; il ne m’a laissé
Qu’un beau souvenir mêlé de tristesse ;
Il s’en est allé comme ma jeunesse
Sans marquer longtemps le sol de ses pas.
Le grand beau dix-cors ne reviendra pas.
