La Rivière Insoumise
Symphonie fluviale — le monde comme bassin versant du crime
L’encre n’est plus noire :
elle est pétrole dilué,
or dissous,
sang rendu liquide pour circuler.
En janvier, la rivière ne juge pas avec des mots.
Elle déplace les continents.
I. Matinal — La Source capturée (Sonnet d’hiver profond)
Je suis la rivière en janvier, nerf exposé de la terre,
On m’a mis des barbelés jusque dans les nappes phréatiques.
Je charrie des lois fossiles, des traités calcaires,
Des peuples pressés comme des fruits énergétiques.
Au Congo, mes affluents sont des veines ouvertes,
Le coltan y remplace le sang dans les enfants.
Les milices L23 ne sont que des doigts experts
D’un marché mondial qui fore à distance.
Au Soudan, je coule sous des villes effondrées,
Là où des chefs de guerre prient avec des mâchoires pleines.
Dieu est un masque, la guerre une carrière,
Le peuple, une nappe à assécher.
À Gaza, je longe une bouche sans eau :
Netanyahou y ferme les vannes du vivant,
La faim devient stratégie, le siège un tuyau,
Les corps des enfants — pression descendante.
En Ukraine, je transporte des chars comme des blocs erratiques,
Vestiges d’un empire gelé qui refuse de fondre.
Je coule
Et la roche cède toujours à l’eau patiente.
II. Mi-journée — Le Bassin extractif (Prose métaphysique)
La rivière arrive au Venezuela
comme on arrive sur une plaie lumineuse.
Ici, le sol déborde :
premières réserves de pétrole,
aluminium comme os brillants,
or comme mémoire solaire.
Le peuple n’est pas pauvre :
il est asséché.
Maduro n’est pas la cause :
il est le barrage ciblé.
Le crime ne porte pas d’uniforme local.
Il parle anglais,
il calcule en barils,
il signe en sanctions.
Les États-Unis
et Trump comme bouche la plus brutale du système —
ne conquièrent plus :
ils dépressurisent.
Ils n’occupent pas :
ils vidangent.
Hier l’Irak,
aujourd’hui le Venezuela,
demain le Groenland,
où la glace n’est qu’un couvercle minéral
sur des réserves encore intactes.
L’empire ne veut pas des peuples.
Il veut leur sous-sol.
Et quand le sous-sol résiste,
il affame la surface.
III. Crépuscule — Le Delta des Mensonges (Fragments alluviaux)
— « Les sanctions visent le régime », disent-ils.
Mais la rivière observe :
la faim ne choisit jamais ses victimes.
Un hôpital devient un lit sec.
Un enfant devient statistique.
Une démocratie devient pipeline.
Au Yémen , l’insuline manque
comme si l’eau avait été siphonnée la nuit.
À Gaza, l’eau est salée
comme une mer de larmes interdite.
Au Congo, les femmes lavent un linge
qui saigne encore sous l’eau.
Au Soudan, même les cimetières manquent de place :
le sol est déjà exploité.
À Beyrouth, une voix chante sur une faille.
À Damas, un murmure circule dans les murs.
À Kiev, un mot gravé dans la glace
retarde la débâcle.
La rivière recueille tout.
Elle sait que la stabilité est souvent
un mot posé sur une digue criminelle.
IV. Nocturne — L’Hymne des Profondeurs (Poème-miroir lent)
Je suis la rivière que l’on ne privatise pas.
Je circule même quand vous coupez les écrans.
Vous violez le droit
comme on détourne un fleuve,
en croyant que la mer ne posera pas de questions.
Mais je me souviens des structures, pas seulement des noms :
Trump — bouche vorace d’un système ancien.
Netanyahou — ingénieur de la pénurie.
Poutine — empire figé qui broie pour ne pas fondre.
Joulani et les seigneurs de Dieu armé —
détournements secondaires du même crime.
Vous êtes différents visages
d’une même machine hydraulique :
prendre, drainer, laisser sec.
Quand vos drapeaux se dissoudront dans l’eau salée,
quand vos monnaies perdront leur cours,
je serai encore là —
avec les noms gravés dans mes sédiments.
Épilogue — Loi fluviale
Une rivière ne se venge pas.
Elle équilibre.
Tout ce qui est trop pompé
revient en crue.
Tout ce qui est trop comprimé
revient en débordement.
Le droit violé aujourd’hui
n’est pas oublié :
il est en stockage profond.
Et aucun empire,
aussi armé soit-il,
n’a jamais appris
à nager contre
le temps liquide.
Yahya Yachaoui
Janvier 2025
Poème écrit par
Nihilisteo
La Rivière indomptable
Tous droits réservés © Poème posté le 05/01/2026 par Nihilisteo
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