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La Troisième Ombre
3


Ombres que nul ne voit, mais que je sens en moi,
Deux hommes me poursuivent au bord de chaque rêve.
L’un parle dans ma chair, l’autre juge en sa loi,
Tous deux me crucifient sur l’échafaud sans trêve.

Voici Bhekizitha, torse nu, front levé,
Sa lance est un soupir, son pas n’est qu’un silence.
Ses yeux sont des tambours que j’ai vu s’élever
Contre le vent du sang, contre ma violence.

Et Hendrik, l’autre ombre, en collerette d’acier,
Son regard est de glace, et sa main toujours sèche.
Il croit tenir le monde au creux d’un grand passé
Mais sous sa croix dorée, c’est l’abîme qui lèche.

L’un priait dans la terre, l’autre au-dessus des cieux.
Mais tous deux ont tracé sur ma peau leur mémoire.
Ils marchent dans mes pas, ils hurlent dans mes yeux :
Je suis leur héritier, leur honte et leur victoire.

Afrique, ô terre rouge, ô blessure éternelle,
Je t’ai prise à genoux, le cœur rongé d’orgueil.
Et maintenant je dors sous ta lumière cruelle,
Chaque matin ton cri se réveille à mon seuil.

Combien de barques pleines ont franchi l’horizon ?
Combien d’enfants sanglés comme bois pour la guerre ?
Combien de fouets, de chaînes, de noms sans maison ?
Combien de dieux menteurs pour couvrir la misère ?

J’ai vu les yeux éteints, j’ai vu les corps pliés,
Et j’appelais cela : l’ordre et la discipline.
J’étais soldat du rien, j’étais l’homme oublié
De ceux qu’on déshabille avant qu’ils ne déclinent.

Maintenant, chaque nuit, ils viennent deux à deux,
Se croisent, se regardent, et parfois se pardonnent.
Et moi, qui n’ai qu’un cœur, je les entends tous deux
Chanter dans mon remords que mes années résonnent.

Ils s’étreignent parfois, sous les étoiles noires,
Et moi je reste là, sans nom, sans sol, sans lieu.
Je suis leur rejeton, la lie de leur histoire,
Je suis le fruit fendu du vertige des dieux.

Alors chantez pour moi, vous les ombres sans paix,
Chantez pour l’homme blanc qui n’a plus de visage.
Que votre chant m’enlace et m’ensevelisse en fait,
Car je ne suis qu’un cri, qu’un dégoût, qu’un naufrage.


Épilogue : Le Tombeau des Ombres

Maintenant les deux ombres ont fondu dans ma pierre,
Leurs pas ne font qu’un seul écho dans ma prison.
Bhekizitha et Hendrik ne sont plus frontière :
Leurs souffles mêlés sont l’unique horizon.

Je me couche où la terre a bu tant de colères,
Sous le cri des corbeaux et des astres muets.
Je n’entends plus les noms, les lances ou les serres :
Un fleuve sans rivage emporte mes secrets.

Afrique, prends ce corps nourri de tes querelles,
Fais-en un pont fragile entre l’aube et la nuit.
Que je sois la poussière où dorment les semelles
De ceux qui n’eurent droit qu’à l’oubli qui suit.

Plus de sang sur ma paume, plus de larme aux nuages,
Seul le vent désormais creuse mon monument.
Je suis la troisième ombre au livre des âges,
Silence enterré vivant sous le firmament.

© Poème posté le 03/07/2025 par Nihilisteo

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