Un jour pâle se lève sur les plaines de Pologne.
Nos chevaux lourds hennissent ; ils savent la besogne
Dès que la nuit aura filé dans son mystère.
Perpétuellement : les tués et la guerre !
Ecrasé par une grêle de mortelle mitraille,
Le quatorzième de ligne, dépassé, se cisaille
Et puis se réfugie au creux d’un cimetière ;
Que de gémissements contre les froids calvaires !
Dans ce lieu belliqueux, nous attendent, effarées,
Nos ombres chancelantes d’antiques grenadiers
Exhibant leurs lésions : - voyez donc nos morsures
Et nos pieds endurcis par l’immense froidure !
Il nous faut prendre tout, d'abord le cimetière !
Quoi de plus naturel quand on est à la guerre !
Puis le tenir ensuite, par ordre de Murat ;
Cet ordre tient du cran autant que de la foi !
Le maréchal perçoit la bravade terrible,
De ces bataillons russes, avançant, lourds, horribles,
Sur nos soldats presque tous démoralisés !
Est-ce le froid ou la peur, que ce gel meurtrier ?
Je chevauche alors dans la neige compacte,
Fuyant les corps criblés par d’abondants impacts,
Etendus devant moi ; et soudain ce bruit sombre !
Partout, des morts… partout ! Je n’en suis pas du nombre !
Je vois éclore enfin, le terrible cimetière !
Il est là, devant moi ; je plisse les paupières.
« Enfin, je te rattrape comme une terre promise ! »
Des sépultures. Des stèles. Des croix. Et puis l’église !
Je partage sans relâche la monstrueuse consigne ;
Tenir et endurer ! Mourir et rester digne !
Brutalement, le temps vire à l’averse noire,
Et c’est une furie, une périlleuse foire !
Car l’averse est énorme en insolents boulets,
Ouvrant tous les caveaux où d’autres hommes dormaient !
Les globes, un après l’autre, redécouvrent la mort,
Façonnant tout à coups, d’autres cassures encore !
Les immenses flocons obscurcissent le jour
Livrant les hommes pris, à cet ignoble four,
Au magma de métal, de flammes et de ténèbres,
Éraflant tout de rouge ; les chevaux sont des zèbres !
Les frêles combattants, longtemps dissimulés,
Ordonnent qu’enfin se fige la tourmente d’acier,
Bâchant la neige de sang, car leur chance sommeille ;
Ils surveillent les cieux mouchetés et vermeils.
« Quand allez-vous cessez, ce déluge, méchant dieu ?
A croire que le diable, est le plus fort des deux !
C’est à croire que l’enfer deviendrait désirable !
Il ne peut être pire que ce torrent palpable ! »
Car à quelques distances de nos débris de stèles,
Cloîtrée et confinée, sous un ébène ciel,
Une nuée de cosaques contemple satisfaits
Notre horrible ossuaire, et ce qu’ils en ont fait !
« Je ne leur vois aucune solution d’y survivre ! »
Rit une voix de cosaque, que la rancune enivre ;
« Saluons Alexandre ! Portons le coup mortel !
Fondons comme des loups sur ce troupeau qui bêle ! »
Je reste ramassé dans l’ancien cimetière,
Je la vois, elle arrive, meute avide toute entière !
Moi, j’attends, adossé aux quelques murets,
Pour m’endormir d’un somme sépulcral et parfait.
Quelques autres grelottent et trébuchent dans la neige,
Sur des corps engloutis formant le grand cortège
Des futurs disparus perdus dans cette enclave ;
Dans cet océan blanc, ils sont futurs épaves !
Dominants, de leurs selles, les furieux cuirassiers,
Alourdis de fer, et du sang sous leur nez,
Se préparent à l’assaut, cruel et admirable,
De ceux-là échoués à leur dernière table !
Les cosaques, maintenant, se pressent à l’attaque
Des noyés effondrés, trop loin de leur Ithaque,
D’hommes estropiés, absorbés dans les neiges
Barricadant leurs yeux pour ne pas voir le piège …
Mais voilà que Murat, profitant d’une brèche,
Admirable, se lance, et décoche ses flèches,
Arrive au cimetière, beau lieu tout ébloui
Par la fanfare entière de sa cavalerie !
Parmi toutes les croix, s’appuient les condamnés,
aux coups de baïonnettes, bienfaiteurs, espérés !
C’est un affrontement de géants, titanesque ;
Des hommes à chevaux sabrant tout ou bien presque !
Scindant devant mes yeux, des bras, des têtes, des mains,
Des abdomens, des jambes, jusqu’à ce que soudain
Tout ne soit que silence de la vie qui s’enfuit.
Ni vainqueurs, ni vaincus ! Juste une boucherie !
Totalement perdus, dépouillés sur le sol,
On croirait qu’ils s’endorment dans la fraîcheur molle ;
Pourtant… mais quel massacre ! Et tout cela pour rien !
Ou alors pour si peu ; quelques russes de moins !
Adossé à des pieds, des coudes ou des bedaines,
Formant comme des gravures faites de chair humaine,
Je m’endors, ballotté, par la mort qui furète,
Qui picore partout en ce beau jour de fête…
