Capriccio en muse bémol mineur
5
Certain jour où j’avais mille pensées en tête,
Où je courais de-ci et me hâtais de-là,
Ma Muse, exaspérée, se fâcha puis bouda
Et prit sans coup férir la poudre d’escampette.
J’eus à peine le temps de voir sa longue traîne
Disparaître au versant d’un nuage éthéré
Et d’entendre, de loin, un « Trop tard ! » proféré
D’un ton net, sans appel, quoique toujours amène.
Sapristi ! Je venais, par pure étourderie,
De froisser cette amie de la grâce des mots
Et, me privant ainsi de ses chants les plus beaux,
D’éteindre cet élan qu’on nomme Poésie.
L’heure était grave, hélas ! Il me fallait d’urgence
Cesser de m’agiter dans toute la maison.
Je devais retrouver la rime et la raison
Afin de réparer ma folle négligence.
Je sortis donc parmi les brumes déposées
Aux frissons des vallons par l’aurore aux doigts fins,
Ne cherchant jusqu’au soir que le vent des chemins
Et l’ombre du soleil sur les feuilles tombées.
Je glanai sous les pas du silence immobile
Ce tremblement de l’âme où l’azur des sommets
Touche de ses rayons le tréfonds des forêts
Et de son aile nue le plus secret fossile.
Je perçus une voix qui m’était familière :
« Ah, te voilà enfin ! ». Ma Muse m’attendait.
Ma plume entre ses mains gantées d’aube dansait :
Voici qu’elle écrivait d’une encre de lumière !
