Réminiscences ou le voyage hors du temps.
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Le message est tombé venant de ce village natal si longtemps et si soigneusement ignoré, presque répudié depuis vingt ans, comme le couvercle d’une marmite qui tient à l’abri mes souvenirs, et qu’on tient à distance.
Michel est mort. C’est mon cousin. Dans ce Haut-Doubs les traditions tenaces désignent un représentant de chaque famille pour assister aux obsèques : c’était mon tour, j’en profiterais pour renouer avec ces maisons qui ont été mes berceaux, ces anciens enfants, mes camarades d’école. J’allais vivre une journée pleine d’émotions et j’étais consciente de la gravité du moment. : vingt ans d’absence, de désertion, de reniement, je rentrais « au pays » tel l’enfant prodigue.
Le choc fut immédiat. Les cloches sonnaient à toutes volées, pas tristes on aurait dit la joie de me revoir… Devant l’église déjà pleine, le corbillard, les portes ouvertes sur le cercueil et les fleurs, et tout autour la famille en grand deuil.
Par mimétisme, je me retrouve assise sur un banc, à genoux, debout au côté de mon frère et d’une foule sur son trente et un qui chante des cantiques de tous ses poumons, comme un seul homme…
Je suis dans l’église de mon baptême, de mon mariage, et je peux dire exactement la place que j’occupais trente ans plutôt pour l’enterrement de mon père, j’avais neuf ans.
Je regarde incrédule tous ses visages autour de moi, je ne reconnais personne…si là-bas, mon autre cousin Albert et sa femme, Nicole. C’est tout.
Les murs de l’église sont complètement nus, les deux autels latéraux, la chaire, le chemin de croix, les statuts sur les piliers, tout a disparus…L’église qui regorgeait de trésors, d’ors et ciboires, d’étoles, de statues, chemin de croix…. est nue.
Le prêtre itinérant retrace la vie de feu mon cousin, et le village fait ses adieux à cet homme : ce fut un homme bien, les superlatifs se surenchérissent. Pas un mot sur l’infidélité notoire dont il fut le héros et concrétisée par ses deux enfants illégitimes, en arrière- plan. Silence aussi sur le doute qui a défrayé la chronique, quand son rival s’est littéralement évaporé, la dernière personne l’ayant vu, sur un chemin, pas loin d’une grotte inexplorée ou l’on vient de retrouver ses ossements trente ans après. Motus de curé sur tout.
Personne ne pleure jusqu’au moment où une des filles légitime parle de son père avec émotion et avec des sanglots dans la voix : « adieu papa, adieu papy, » et toute l’église se met à s’ébrouer, renifler, larmoyer et se moucher avec force bruits de trompette.
Je sors de l’église, sous la lumière éclatante de ce mois de Mai. On dirait que rien n’a changé dans ce lieu, que le gens sont là depuis leur naissance, qu’ils n’on pas vécu, juste attendu fidèlement.
Et moi, pendant ce temps, j’ai vécu ailleurs, avec d’autres gens, presque une autre vie. Un village hors du temps qui m’attend depuis vingt ans…
L’herbe est verte autour de l’église, là dans l’ancien cimetière où mon père dormait, ma grand-mère Maria, mes tantes et mes oncles. Je retrouve l’endroit exact où mon père était, le pire endroit dira mon frère, au Nord, toujours à l’ombre mais cela avait-il de l’importance que d’avoir une place au soleil ?
Me voici sillonnant ces rues, là-bas, l’abreuvoir transformé en présentoir à fleurs, la maison paternelle, porte entrouverte, mais le sentier qui y menait, n’est plus. Je m’arrache au spectacle quand je passe devant la maison… en ruine de ma tante Louise. Mon cœur se serre.
La barrière est ouverte au pas de ma maison maternelle .En regardant par la fenêtre, je vois les objets familiers de ma mère .L’herbe folle a envahit le terrain. A un endroit le grillage est détérioré et deux vitres de la maison sont fêlées. Sentiment de solitude absolue.
Me voici devant le trou creusé dans la terre. Je réalise que j’ai parcouru le monde, vécu ailleurs, que je ne connais plus ces gens autour de moi, et pourtant, je sais qu’un jour je reviendrai au village natal, pour ce dernier voyage : ma place est prête.