De la folie nécessaire

Par : Jim
Il faut être inscrit et connecté pour répondre à un topic.
Avatar

Jim

Posts: 5237

Membre

« J'ai toujours préféré la folie des passions à la sagesse de l'indifférence. » Anatole France

Il est étrange que l’amour qualifié de passionnel fasse si peur, quand il agit entre sexes opposés ! Il est pourtant des types d’amour pouvant mener à des situations ou actes extrêmes desquels on ne semble pas se défier autant, l’exemple le plus criant est celui que l’on porte souvent à ses enfants.
Ce qui fait peur, c’est ce mot de passion. Etymologiquement, il renvoie à la souffrance. Nous vivons dans une civilisation imprégnée d’une grande souffrance modèle, celle du Christ, que nous soyons croyants ou non. Serait-ce la peur de souffrir qui nous raisonnerait ? Une forme de lâcheté devant l’extrême sans lequel il n’existe pas d’excellence… La passion est présentée, dès les prémisses qui prennent soin de contenir la conclusion, comme une soumission, une altération de la raison, ou une déraison. Les discours, même des spécialistes en psy ( ?) ne démontrent pas cela, ils affirment plus ou moins explicitement ce vers quoi leur glose tendra. Superbe sophistique au service de la demi-mesure confondue à la sagesse.

Ce que l’on nomme passion, et qu’on pourrait nommer autrement pour décharger sa connotation négative maintenue, désigne un engagement total dans une action pour atteindre un but devant lequel aucun autre ne tient. Ce peut être une relation amoureuse, ce peut être aussi une œuvre. Le fait que peu osent s’y risquer n’est pas anormal, sauf au sens de hors norme statistiquement, mais présente uniquement le caractère d’exceptionnel. Passer dix, vingt ou trente ans de sa vie dans un tel engagement, en affrontant tous les doutes, les errements, les échecs, l’envie de baisser les bras, en étant souvent seul pour parcourir ce chemin, permit à certains d’engendrer une œuvre majeure. Songeons à Darwin, Marx, Newton, Piaget, parmi tant d’autres ; songeons à Einstein qui travailla trente ans sur une théorie unifiée des champs avant de conclure à son échec. Sans cette capacité d’engagement, de quoi disposerions-nous d’autre que de soupe musicale pour super marché ?

Que cela fasse peur se comprend, et alors ? Si Colomb était resté assis sur le quai à rêver en regardant les bateaux aller venir, si d’autres avaient été dans son imitation, rien n’aurait été entrepris d’un peu grand. Cette sagesse fondée sur la peur n’est-elle pas une éducation à la petitesse ? Prendre des risques n’est pas une étourderie, le risque se prévoit, se calcule, se réduit, puis à un moment donné, la décision se prend : on y va ou on n’y va pas. Tant qu’on n’est pas au pied du mur, on peut rêver de l’entreprise que l’on réalisera demain, toujours demain, aux calendes grecques… Si un peu de lucidité nous révèle doux rêveur et ainsi velléitaire, inutile de faire semblant de préparer quoi que ce soit, de s’entretenir dans la mythomanie, ce n’est que perte de temps. Mais si on décide de préparer l’entreprise et d’en identifier les risques pour les maîtriser au mieux, alors le choix go no go se doit d’être objectif, et non fléchissement devant la mise à l’épreuve. Car ce sera une épreuve ! On le sait, on se prépare à sa surprise. La joie de l’atteinte du but ne sera pas en permanence enthousiasmante, on peut même ne pas revenir de cette expédition. Combien d’alpinistes chevronnés, pas des étourdis inconscients, ont laissé leur peau en quête d’une cime sublime !

Soumission à une pulsion ? Non. La passion n’est pas un esclavage dû à quelques hormones mal réglées. Amorcée par une pulsion, elle existe justement pour impulser, pas pour décider. Analyse, décision, action. L’énergie qu’elle fournit permettra l’euphorie vers un but majeur pour soi, un objectif donnant un sens au voyage amorcé, - une méthode. Cette euphorie s’oppose à ceux qui se contiennent dans la certitude d’une routine, mais peut-on dire que celle-ci ait été choisie, quand on nous rabâche sans cesse que le corps donne des alertes de ce qui est menaçant pour lui ? Que la seule protection est garantie de survie de soi sous caution commode de celle de l’espèce ? L’alerte existe, certes, elle tient son rôle d’informatrice, mais en aucun cas ne décide à notre place. J’ai peur, soit, qu’est-ce que je décide ? Mon enfant est dans les flammes, j’ai peur du feu : dois-je le laisser cramer ? En ce cas, je réfléchis très vite. Je repère instantanément comment intervenir, par quelle voie accéder à lui, comment nous protéger des flammes, si possible. Le sage n’est pas toujours ce peureux habile à trouver de bons prétextes à posteriori à sa non intervention, à son non engagement. C’est celui qui pèse ses chances de succès avant de se jeter au feu. Ensuite, il assume les conséquences de sa décision, quelles qu’elles soient. J’ai laissé frire mon fiston, je vivrai avec. J’ai brûlé mes doigts pour un sommet vertigineux, je vivrai avec. J’ai préservé mes doigts, je vivrai avec.

Pour cette autre passion dite amoureuse, il en va de même. On peut se contenter de sucre glace sur le gâteau, ce n’est qu’un agrément. On peut aller vers telle ou telle personne avec la frénésie d’un qui choisit entre la laitue ou la scarole. Cela apporte une certaine satisfaction. On peut prendre l’autre dans ses bras comme une aspirine pour calmer un mal de tête. Passionnant tout cela ! On peut se satisfaire d’une somme de petits plaisirs, ça délasse… Mais depuis quand une somme de petits pics équivaut-elle autrement que quantitativement à un seul pic de grande intensité ? Car il s’agit là de l’opposition entre quantité et qualité : cela échappe au calcul intégral.

Cette passion ne serait-elle due qu’à la flamme du coup de foudre ? Encore une présentation réductrice. Que cette circonstance d’enflammement bref existe, certes. Qu’elle caractérise uniquement cette brièveté : affirmation gratuite. C’est oublier aussi que la passion peut ne pas résulter d’un coup de foudre, mais de la découverte progressive de l’autre, jusqu’à ce que sa beauté nous étreigne ; s’allume alors une grande flamme, un grand incendie ! Ce moment euphorique peut être celui durant lequel trouver raison d’entretenir cette flamme, de prendre le temps de connaître l’autre, de mettre en place la stratégie pour que dure ce qui est si doux, si puissant. Oserai-je dire qu’il faut de la patience (patior) pour se lancer dans cette aventure ? Oui. Nulle garantie de succès, juste l’audace de l’audace. Et une douleur proportionnée à cette ambition en cas d’échec. Aimer, c’est souffrir dans une salle d’attente, celle d’un cœur en lequel on n’est jamais sûr d’entrer, de rester. Mais sans cette énergie foudroyante qui anime, comment sculpter l’être ensemble ? Juste rester deux chaussures qui se côtoient dans un placard avant que l’une ne soit égarée. Sûr, si l’on ne souhaite qu’un divertissement du quotidien, un détournement à l’ennui, un évitement de la solitude, nul projet à l’horizon. Il ne s’agit là que d’un moment de répit avant de retourner à la ronde morne, celle où tout est bien posé, pesé, casé, cadré, celle de la certitude qui condamne à ne rêver que de la surprise. Quant au projet ? Épuisant d’y songer.

Si la flamme surprend, l’entretenir est un projet qui ne se maintiendra sans elle. Il s’agit du projet nécessaire à la réalisation de cet autre projet : la sculpture d’un double-être-soi. Et toujours cette crainte qui taraude de n’être pas à la hauteur de son ambition… Qui a dit que ce serait facile ? C’est cela qui est motivant : poser un défi, le relever, l’accomplir. On peut choisir la facilité, c’est un autre sujet : avoir la facilité facile…

Mais c’est à cet instant du choix d’après embrasement que la preuve d’amour est donnée, et se continuera dans sa maintenance.

Le sexe là-dedans ? Le désir, le plaisir, la volupté ? L’amour ne s’y réduit pas, il les contient nécessairement dès lors qu’il est engagement total de ce qui nous constitue. Définissez-moi une femme, un homme, sans son architecture, sa morphologie, sa trame dite sexualité ? Nous ne sommes pas des anges. Certains ne voient dans l’amour que l’effet de l’excitation sexuelle, enjolivée plus ou moins par le piège de la parade, juste le temps de parvenir à l’orgasme, en un mot : du rut. Somme toute, il ne s’agit que de réflexe reproductif d’animaux en bonne santé… C’est juste oublier que nous sommes des animaux de culture, des machines à fantasmes, des producteurs de symboles, de sens, autre mot : de poésie. Evoluer du rut à la poésie, voilà qui pourrait nous définir. Quel plaisir que d’habiller la femme aimée ! Car aimer, c’est magnifier le germe de la beauté trouvé en l’autre. Non pas son image, mais sa source jaillissante ! Encore faut-il trouver en l’autre ce germe, qu’il le possède. Mais si trouvé, c’est sur la réalité objective de ce germe qu’opérera l’imagination du cœur.

La passion ne connaît pas la lassitude. Nullement l’abandon, elle ira jusqu’à l’épuisement, sa durée de vie. Ne serait-ce pas une belle façon de mourir en bonne santé ?

Alors, la passion amoureuse comme simple engouement subi, perte de contrôle, à d’autres !




Ce message a été édité - le 09-07-2020 à 02:20 par Jim
Avatar

Posts: 0

Membre

Une prose et une réflexion qui font plaisir à lire. Voilà un bien joli texte. Merci Jim 😃
Avatar

Evemarie

Posts: 2187

Membre

De la foli-sophie heu philosophie, chez les poètes j'en rêvais !
Quelle maitrise du raisonnement !
Pour moi la philosophie c'est l'art du raisonnement mathématicien poussé à l'ultime.
Ce que je ne sais pas faire, mais je m'y applique, chaque jour.
Il m'est arrivé tant de fois de retirer des sujets de discussion du forum, parce que je ne savais pas répondre aux argumentations !Le dernier en date sur Mérah,il y a un an.Je donne mon avis,mon sentiment surtout, mais je suis incapable de l'argumenter face à des personnes ayant un autre avis.
Et je fuis en retirant le texte.
Avatar

Jim

Posts: 5237

Membre

Aldebaran, Eve, merci de vos lectures et appréciations.