Comme dans un théâtre où les tentures en baldaquins seraient tenues par les nuages, le ciel s’offrait à moi dans sa couleur turquoise. Le soleil montant très haut, je rejouais la scène où je marchais vers
toi alors que j’allais simplement au Lidl du coin.
J’avais mes écouteurs, mon vieux jean préféré, des
espadrilles bleues et j’allais, habitée, au son de Marvin Gaye, longeant les jardins ouvriers, faire deux trois courses. Je tirais derrière moi un caddy à roulettes et tout le ridicule du réel s’effaçait face à la démesure
de mon imaginaire.
Les portes coulissantes s’ouvrirent alors comme les vannes d’un monde profane, baigné d'une
lumière crue qui ne devait rien à l’Olympe. Portée par le fracas des chariots et le bip métronomique
des caisses, je glissais dans les allées, choisissant mes pommes de terre avec la dignité d'une reine
cueillant des astres, jetant un regard souverain sur les promotions de la semaine.
Qu'importait ce grand vacarme ordinaire, cette prose brute de la vie qui s'entrechoquait autour de
moi. Dans le froissement des sacs plastiques et le désordre des files d'attente mon esprit se payait le luxe du grandiose.
Quand je ressortis, le charme était rompu. Le caddy un peu plus lourd, je repris le chemin des jardins ouvriers.
Au fond, l’amour c’est ça : une alchimie tellement foireuse qu’un vieux souvenir de toi suffit à transformer une banale corvée de courses en tapis rouge de festival.