Mais il est tard, monsieur il faut que je rentre chez moi...
Il m’avait invité à partir en vacances ex abrupto deux jours avant la date du départ. Les vacances étaient souvent synonymes d’aventures pour moi, dans le sens ou je me décidais la veille, un peu au hasard. D’ordinaire rien ne se passait d’une manière idyllique et je pouvais être sûre de l’originalité de ces vacances.
Je rentrais souvent in extrémis pour la reprise du travail, le voyage aérien avait vendu plus de billets qu’il n’y avait de place dans l’avion… Une autre fois, ou cela était-elle la même, l'autocar qui nous transportait était stoppé à la frontière, à propos d’une taxe à payer. La moitié des passagers ne voulant pas payer, l’autre moitié désirant en finir avec ce voyage, nous étions restés bloqués une nuit à dormir à la belle étoile, qui dans un sac de couchage, qui, moins équipés, dans l’herbe du talus. Nous avions faillis en venir aux mains tant chacun défendait sa position…
Nous voyagions entre les îles grecques sur des grands rafiots de fortune. Et le prince charmant assez radin, n’avait pas de plus belles journées que quand il embarquait clandestinement, c'est-à-dire sans payer le billet.
Ce jour là, la tempête était à son comble, nous faisions route pour Santorin, le bateau émettait des bruits de rupture inquiétants et les passagers entassées avaient un mal de mer à faire pâlir un gastro- entérologue.
Seuls deux hommes tenaient tête au roulis, c’était le contrôleur de billets et mon héroïque et généreux compagnon d’infortune, qui gambadaient allégrement sur la coursive, l’un avec un composteur de billet à la main, la mine altière, l’autre me glissant dans l’oreille :
« barre toi, voilà le contrôleur, nous n’avons pas de billet. Chacun pour soi, rendez vous dans une heure sur le pont. »
La technique était rodée, j’allais passer un long moment en tête à tête avec des tomates ayant subies un commencement de digestion et qui gisaient lamentablement au bord d’un lavabo avec concombres et diverses autres matières de nature indécelable.
Il y avait pire, si je détournais les yeux, c’était pour me retrouver face à face à un tas de déjections, bien liquides, bien puantes, le seul endroit qui n’était pas contrôlable étant les chiottes.
Je m’asseyais dons sur la cuvette très douteuse et j’avais ainsi la tête au raz du lavabo ce qui me permettait d’ajouter ma participation à celles de mes compagnons d’infortune, les gens n’ayant pas toujours le temps de se défaire d’un pantalon ni même celui de s’asseoir sur l’édifice prévu à usage d’évacuation des déchets.
Et pendant ce temps, le contrôleur contrôlait allègre, surtout ne pas émettre le moindre signe de dégoût il lui arrivait de pousser la porte, s’il avait des soupçons…
Je ne devais pas ressortir trop vite et je supputais le temps qu’il fallait à l’honorable pour faire le tour du rafiot et de ses trois cents personnes.
Je ressortais de là, verte, tremblante, liquéfiée, pour retrouver sur le pont mon coéquipier qui tenait les comptes du bénéfice de l’opération. Il avait la joie facile et il n’était pas rare qu’il dévore un casse croute géant…avec tomates, concombres…
Mon goût immodéré pour les aventures prenait souvent fin d’un coup.
Oui, j’avais soudain une envie furieuse de rentrer chez moi, le plus vite possible, lire un bon livre sous ma couette.
Dans ma campagne, même sans soleil, même pluvieuse.