On m'a prescrit un médicament. Un qui doit m'"arranger", me rendre plus fonctionnelle, plus normale.
Ça veut dire qu'il y aura "moi d'avant", et "moi d'après". Je ne connais pas "moi d'après", cette étrangère. Ça me déplaît de la laisser prendre la place.
Elle est supposée être moi, mais est-ce être moi sans l'essence qui me définit ? Qu'est-ce qui me définit plus que ma différence, mes particularités, mes atouts et difficultés ?
Si j'avale cette pilule, qui deviendrai-je ? Me reconnaîtrais-je simplement ? Quels points communs, ou quel pourcentage ?
En même temps, je partage 99,99% de mon patrimoine génétique avec toute l'humanité - alors les pourcentages, je ne sais pas comment ils peuvent délimiter cette notion de "moi".
Bref, cette pilule... Elle me fait peur - très très, très peur.
J'ai toujours refusé les examens, auparavant. Ce n'était pas vraiment réfléchi, juste une vague crainte, souterraine, farouchement informulée. Un tabou.
Mais voilà, je suis arrivée au bout du rouleau. C'est sans doute le médoc, ou ma vie. Seulement la pilule ne m'enlèvera-t-elle pas à ma vie ? La lui donnant, à "elle", la conformiste, la normée, l'inintéressante ? Est-ce qu'une mort est meilleure que l'autre ?
C'est pour ceux que j'aime, me dis-je ; pour ceux qui m'aiment... sans doute - au moins un peu. Pour eux que j'en arrive à cette décision-là.
Devant la certitude grandissante de les quitter, devant le spectre de cette injustice et de cette trahison de ma part, ne vaut-il pas mieux leur donner un substitut ? Gommer l'absence, maquiller la disparition en guérison ?
Qui sait, ils préféreront peut-être la nouvelle. Probablement même. Plus stable, plus sûre, plus solide, plus raisonnable. Moins vraie. Moins unique, moins passionnée, moins vivante. Certainement moins créative aussi, ça va ensemble. Mais plus fiable.
Vraiment : je n'ai pas envie de la connaître ! En plus, elle se moquera certainement de moi. Mais même sans ça, elle sera sans passé, et moi sans avenir. Aucune de nous complète, toutes deux amputées.
Enfin, c'est décidé : assez d'atermoiements !
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J'avais raison - "moi d'avant" avait raison. Je suis tellement confortable maintenant ! Je ne vis plus sur ressorts, constamment dans les trop : trop haut, trop bas, trop touchée, trop apeurée. Trop souvent trop trop bas à vrai dire, mais avec de vertigineux trop hauts.
Je - elle, avait raison, et tort vraiment. La vie vaut la peine d'être vécue pour soi. Je peux maintenant faire, je peux maintenant réussir ! des choses que je n'aurais jamais faites avant. Je prends (un peu tard il est vrai) ma revanche sur la vie, ma revanche contre "lui", qui me disait que ce n'était pas pour moi, que je n'étais pas capable.
Alors certes... Mes émotions sont devenues plates. Entendues, classiques, bornées. Et non, je ne me reconnais plus. Il y a bel et bien cette séparation avec le passé, et perte de mon identité. De ce qui me définissait à mes propres yeux.
Je ne suis plus moi, ou plus "elle". Je suis "elle", moi, l'autre, la nouvelle. Ça fait drôle, de ne pouvoir se reposer sur le passé, de n'avoir que du sable derrière soi. Aucune fondation sous les pieds.
J'hérite pourtant de toute une famille, d'un trio d'amis - ah non, plus qu'une paire maintenant. J'hérite d'une situation à redresser, d'un corps abîmé, de trop d'années passées. Et de capacités dormantes, qui se sont réveillées.
D'autres, dans le même temps, me fuient ; celles qui naissaient de ma folie, de mes émotions trop vives, de mon désespoir ou de mon ivresse, de ma déraison.
J'ai maintenant un lac intérieur, un règne de calme, que les remous de mes jours rident avec peine. Je n'entre plus en empathie avec la même force, c'est comme si ma division avec le monde avait grandi.
À l'intérieur, je peux me construire - enfin. Devenir adulte, responsable. Contribuer à la société aussi, comme on dit. Me connecter au monde de la ruche, et non au monde des cris.
Mais, à côté de tout ce que j'ai gagné, je ressens le grand vide de tout ce que j'ai perdu. Et je ne suis pas prête à ce deuil.
Abandonner le traitement est impossible pourtant : ce serait trahir mes enfants, eux qui peuvent enfin me prendre comme modèle, enfin éprouver un brin de fierté à mon égard, me demander conseil.
Car je réussis. Ce dont je n'étais "pas capable". Je le suis. Je ne l'étais pas. Et je le leur dois.
Alors, rechignant au deuil, il doit se faire malgré tout. La face cachée de l'acceptation. Est-ce le temps qui, tous deux, me les fera vivre ? Est-ce qu'avec ce temps, sans doute encore beaucoup de temps, je trouverai ici une trace, là une esquisse - puis dix, puis toute une série -, qui même fades, même tristes, relieront mon "moi de maintenant" à ce "moi du passé" ?
Je ne peux que compter dessus, ou espérer. Mes émotions ont beau être devenues plus tièdes, elles ne savent se réconcilier. Je reste partagée entre perte et gain, entre regret et satisfaction, un cerf-volant au fil brisé.
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Le temps a vraiment fait effet.
J'ai fini par retrouver de l'amplitude dans mes émotions qui, si elles ne sont plus agitées par tout, sont quand même bien vivantes. Les circonstances m'ont montré que, finalement, c'était bien assez.