La préposée du CLSC n'était pas encore arrivée. Je décidai donc d'ouvrir la porte pour voir s'il était absent. J'entre et je découvre qu'il est couché du côté droit du lit d'où on ne pouvait l'apercevoir en regardant par les interstices du store. Il est bien là, étendu sur le flanc, la tête et la hanche gauche sur le matelat, les genoux repliés en position fétale et les pieds à l'air qui dépassent du côté du lit. Je l'appelle deux fois d'une voix forte pour m'assurer qu'il se réveille s'il est encore vivant : " Sullyvan ! Sullyvan ! " Aucune réaction. " Il est mort , " pensais-je. Je jetai de loin un regard vers ses yeux. Ils me semblèrent ouverts et fixes. Je fus soudain assailli d'une certaine crainte. Je ne voulais pas être celui qui officiellement aurait été le premier à découvrir le cadavre. Les enquêtes, les questionnaires au poste de police, etc. Je ressortis aussitôt pour attendre la préposée. Elles arrivèrent une dizaine de minutes après. Elles étaient deux. Mine de rien, je leur dis de me suivre jusque dans les lieux en prenant soin de les laisser passer en premier. Je les prévins aussi par délicatesse que nous pourrions aussi bien le trouver mort, étant donné son état de santé très précaire. Elles étaient elles-mêmes très inquiètes puisqu'il ne répondait plus au téléphone depuis deux jours et qu'il ne s'était pas présenté hier à son rendez-vous chez le médecin. Elles entrent et constatent immédiatement le décès.
Je leur demandai que faire. La garde téléphona et bientôt le camion de survie des pompiers arrive en trombe toutes sirénes hurlantes. Un équipe en descend avec l'attirail de réanimation. Elle leur dit que c'est inutile. Ensuite c'est l'ambulance multiclignotantes qui fait retentir ses pimpons, pimpons, pimpons à toutes volées. Et une deuxième troupe de survie accourt. Pour ajouter au cortège, une auto de police vient s'ajouter à la caravane. Deux agents détectives viennent se joindre. Ce n'est plus du dédoublement, mais du quadruplement. La séance de photos commence. Tout cela pour dire que, si on est mort, on reçoit des soins médicaux empressés. Lorsqu'on est vivant, on attend toujours au moins une douzaine d'heures à l'hôpital. Alors commencent les discussions et les constatations. L'urgence vient de se terminer. On apporte une civière et des brancards. Une demi-heure après le corp part pour la morgue. Un policier demeure pour enquêter dans l'appartement. Et moi, je quitte les lieux, soulagé que tout ce soit déroulé rondement sans que j'aie à en prendre la responsabilité.
C'était la première fois de ma vie que je découvrais un cadavre. Il était décédé deux ou trois jours auparavant. Il n'y avait aucune odeur dans la pièce car il était si maigre, si émacié, seulement la peau et les os, de sorte qu'il aurait fini par se momifier s'il était décédé dans un endroit où il n'aurait pas été découvert.
Je suis resté triste de cette découverte qui nous rappelle à tous notre sort éventuel. Et je me suis surpris à prier pour le repos de son âme.