La poésie de Missak Manouchian

Par : Matriochka
Il faut être inscrit et connecté pour répondre à un topic.
Avatar

Matriochka

Posts: 87

Membre

Le 21 février dernier, avec son épouse Mélinée, Missak Manouchian est entré au Panthéon, 80 ans jour pour jour après avoir été fusillé au Mont Valérien (le 21 février 1944) pour sa participation active à la résistance française contre l’occupation nazie pendant la 2ème guerre mondiale.

Tous deux étaient des réfugiés arméniens.
Missak était poète, et voici trois de ses poèmes, écrits à l’origine dans sa langue maternelle, puis traduits en français par la suite.
Avatar

Matriochka

Posts: 87

Membre

À la joie

Ô joie, souffle enthousiaste,
Quand tu jaillis des cœurs gros de chagrins,
De détresse et de souffrance,
Doux et fécond est ton torrent de volupté !

Sur tes visages, tel un baiser de lumière,
Tantôt tu répands une ineffable rêverie,
Tantôt tu allumes de multiples appels lancinants
Dans les yeux, comme un inextinguible feu.
Tu es semblable à ces sources limpides
Venues du plus profond des montagnes...
Et qui comme les abondants ruisseaux printaniers
Donnent vie à tous dans leur course.

Fertilisée par les ardeurs de l’hiver,
Aimée par le baiser ivre du soleil,
Tu es parfois une oasis née du sable,
Où d’innonbrables lassitudes viennent te bénir.
Ô joie, lumière débordante,
Toi, fontaine enchantée, feu sacré,
Telle la clarté vivifiante du soleil,
Sois inépuisable pour les cœurs obscurs !...


Tiré de "Ivre d’un grand rêve de liberté", traduit de l’arménien par Stéphane Cermakian
Avatar

Matriochka

Posts: 87

Membre

Le miroir et moi


Dans tes yeux de la fatigue et sur ton front tant de rides,
Parmi tes cheveux les blancs, vois, tant de blancs camarades...
Ainsi me parle souvent l’investigateur miroir
Toutes les fois que, muet, je me découvre seul en lui.

Tous les jours de mon enfance et les jours de ma jeunesse
Je - cœur parfois tout disjoint - les brimais pour l’holocauste
Sur l’autel des vanités tyraniques de ce temps,
Naïf - tenant pour abri l’espoir tant de fois promis.

Comme un forçat supplicié, comme un esclave qu’on brime
J’ai grandi nu sous le fouet de la gêne et de l’insulte,
Me battant contre la mort, vivre étant le seul problème...
Quel guetteur têtu je fus des lueurs et des mirages !

Mais l’amertume que j’ai bue aux coupes du besoin
S’est faite - fer devenue - que révolte, qu’énergie,
Se propageant avec fureur mon attente depuis
Enfouie jusqu’au profond du chant m’est cri élémentaire.

Et qu’importe, peu m’importe
Que le temps aille semant sa neige sur mes cheveux !
Cours fertile qui s’élargit et qui s’approfondit
Au cœur de toute humanité très maternellement.

Et nous discutons dans un face-à-face, à "contre-temps",
Moi naïvement songeur, lui ironique et lucide;
Le temps ? Qu’importe ce blanc qu’il pose sur mes cheveux :
Mon âme comme un fleuve est riche de nouveaux courants.


Tiré de "La poésie arménienne, anthologie des origines à nos jours", traduit de l’arménien par Gérard Hekimian
Avatar

Matriochka

Posts: 87

Membre

Privation


La question, des amis parfois me la posent :
"Comment vis-tu donc, et comment l’âme ardente
Veux-tu donner force aux cœurs qu’a fuis l’espoir ?
Le pain et le besoin sont ton lot pourtant."

Quand j’erre dans les rues d’une métropole,
Toutes les misères, tous les dénuements,
Lamentation et révolte l’une à l’autre,
Mes yeux les rassemblent, mon âme les loge.

Je les mêle ainsi à ma souffrance intime,
Préparant avec les poisons de la haine
Un âcre sérum - cet autre sang qui coule
Par tous les vaisseaux de ma chair, de mon âme.

Cet élixir vous semblerait-il étrange ?
Il me rend du moins la conscience du tigre,
Lorsque dents et poings serrés, tout de violence,
Je passe par les rues d’une métropole.

Et qu’on dise de moi : il est fou d’ivresse,
Flux et reflux d’une vision
Ne cessent d’investir mes propres pensées,
Et je me hâte, assuré de la victoire.


Tiré de "La poésie arménienne, anthologie des origines à nos jours", traduit de l’arménien par Gérard Hekimian
Avatar

Matriochka

Posts: 87

Membre

Missak Manouchian est né le 1er septembre 1906 à Adıyaman (Empire Otoman) et mort le 21 février 1944, fusillé à la Forteresse du Mont Valérien.

Survivant du génocide arménien de 1915, il est arrivé en France en septembre 1924 mais n’a jamais obtenu sa naturalisation. Il est donc resté sous le statut d’apatride, avec un passeport Nansen.

Ayant intégré le Parti Communiste en 1934, il est entré dans la résistance avec son épouse Mélinée lors de la 2ème guerre mondiale. Il y a exercé des responsabilités (commissaire technique, commissaire militaire, responsable de section puis de groupe).

Il fut arrêté le 16 novembre 1943, sur les indications obtenues d’un camarade sous la torture.

Lui-même torturé, il fut jugé, lors d’un procès utilisé comme propagande par le régime nazi, et condamné à mort en tant que "chef de bande" accusé d'être coupable de plusieurs attentats ayant causé des morts et des blessés.
Avec 21 autres camarades résistants, il fut exécuté au Mont Valérien le 21 février 1944.

Mélinée Manouchian est décédée le 6 décembre 1989 à Fleury-Mérogis et fut inhumée aux côtés de son époux Missak au cimetière d’Ivry.
Avatar

Ombrefeuille

Posts: 317

Membre

Cet hommage en poésie à une grande figure de la Résistance est en quelque sorte un mausolée édifié à tous ceux qui, à des degrés divers, se levèrent et dirent NON à l'arbitraire. Ceux dont le nom a franchi le seuil de la postérité entraînent avec eux dans notre mémoire les "silencieux" qui demeureront inconnus, qu'ils soient français "de souche" ou qu'ils soient venus d'ailleurs, comme Missak et Mélinée Manouchian.

Que leur exemple nous inspire toujours, car si ce qu'ils vécurent est lié à leur temps, ce qu'ils nous ont légué est d'essence immortelle.

Qu'il me soit permis ici de mettre un lien vers une pièce musicale que j'aime à l'extrême. Sa force dramatique me semble dire quelque chose du combat des résistants de tous horizons ...

https://www.youtube.com/watch?v=ZcG-DnGdWRw&list=PLTXcCTc_IXooFDl-zvGbgekyvXUJ1x1zh&index=3

Avatar

Matriochka

Posts: 87

Membre

Merci infiniment, Ombrefeuille, pour ton intervention dans ce topic, et pour l’hommage que tu rends aux résistants d’origine étrangère.
Mon grand-père fut l’un d’entre eux, arrivé de Kiiv quelques années auparavant. Et même s’il ne fut que parmi les "petites mains" de la résistance, il le fit par amour de la liberté et de l’humanité.
Comme Missak Manouchian, mon grand-père n’obtint jamais la nationalité française et vécut sous le statut d’apatride.

Merci pour le très bon choix du Prélude en do majeur de Rachmaninov qui, ayant fui l’Union Soviétique, fut d’ailleurs un des illustres détenteurs du passeport Nansen avant d’obtenir la nationalité américaine à la toute fin de sa vie.
Avatar

Salus

Posts: 8455

Membre


Très intéressante poésie arménienne, malgré le fatal décalage de la traduction, merci.
Avatar

Matriochka

Posts: 87

Membre

Merci à vous, Salus.
Il est vrai que la traduction peut induire un décalage avec les poèmes en langue originale.
Mais cela nous permet quand-même de lire et d’apprécier la poésie d’autres cultures
😉
Avatar

Tigrou

Posts: 681

Membre

Très émouvante interprétation :

Avatar

CinquiemeVallee

Posts: 967

Membre

"Mes yeux les rassemblent, mon âme les loge"...
Magnifique compassion , généreux poète.
Merci pour ces lectures faites !
Avatar

Salus

Posts: 8455

Membre


Un vieux texte, que j'ai voulu pudique :


Mélinée




… nés des étangs, flottant sans fard,
Exhalent lentement, exaltent,
Les nénuphars sous les autans,
L’odeur des sensations…


… au fond de l’ombre où ment la menthe,
Cette plante enivrante aux sens,
Est l’amant sombre au sexe d’ambre,
Faunes invitations…


… aux horizons terrorisants,
Charge impavide des nuages
Qu’un Dieu sans âge et dur dévide,
Zeus aveugle et cruel…


…il tourne, atone au vent d’automne,
La ferveur verte des éclairs,
Dans l’air de fonte qui se fend
En cet instant duel…


… au Zéphyr roide et froid, l’effroi,
La vie infanée et finie,
Sous le mors amer de la mort,
L’amour encor éclot…


… à l’urgente instance insistante,
L’iris avisé d’Osiris,
Fouaillant l’âme des amants
Pris, que leur monde enclot…



… hiatus battu des multitudes,
Doux ronrons ronds hypnotisants,
La foule affole aux fils d’Éole
Et compas et pamphlet…


…grains ondulés au chant des blés,
Inconnus drus, nus et perdus,
Innombrable, improbable, toi !
Diable troublant, reflet !


… et cette vague vague vaque,
Ainsi que cent consœurs : le cœur
Sourd, si lourd, d’un océan gourd,
Bat formidablement…


…aux tailles fines de ces filles,
Appeaux en trilles de leur peau
Fuyante où brille Mélusine,
Inexorablement…


… écrire ou dire l’indicible,
Art difficile…
Dans la chanson des mots la musique
Est fissile !
Mieux vaut, vieux, se croire invincible,
Acre imbécile !



L’homélie emmêlée aux miels nus de Milo,
Laminée et minée, Mélinée animée,
Par un étrange anachorète,
Un marionnettiste,
Va, grave, embuée et buvant
Sa destinée…
Avatar

Matriochka

Posts: 87

Membre

Merci infiniment, Tigrou, pour la vidéo de l’excellente interprétation de "L’affiche rouge" par Feu! Chatterton.
Effectivement très émouvante, un bel hommage à Missak Manouchian et à ses camarades résistants.
Avatar

Matriochka

Posts: 87

Membre

Merci infiniment, CinqV, pour ce commentaire.
La poésie de Missak Manouchian est d’une grande profondeur et révèle une âme hors du commun.
Avatar

Matriochka

Posts: 87

Membre

Merci infiniment, Salus, pour le partage de ce "vieux texte", qui résonne pourtant intemporel.

Et pour pudique que vous l’ayez voulu, il n’en est pas moins d’une grande puissance, avec des évocations et un style qui donnent une vraie force à vos mots.