Où donc est l'homme fier que j'admirais jadis
En toi, mon pauvre ami, que je vois à présent
Si pâle, si mou, l’œil vitreux de cannabis,
Empâté, l’air éteint, las, triste et méprisant ?
Tu te voulais heureux à jouir sans entrave,
Affranchi de l'effort, éclairé, disais-tu,
Du mensonge bourgeois et de tout discours grave,
Et tu pris ce chemin d'un front noir et têtu.
Or voilà qu'en ce jour, un murmure en ton rêve
La nuit même t'assaille, et te hante, cruel,
Tel un destin de plomb, et qu’aujourd’hui ton glaive
Tremble pour ton azur en ce nouveau duel ;
Et voilà que vers moi tu viens chercher remède
Tel celui qui ne veut au fond que réconfort,
Manne de complaisance et douillet intermède,
Certain de ton mérite et de mon tendre accord !
Mais suis-je fossoyeur ? As-tu perdu la tête ?
Crois-tu donc que ma lyre est servante d’enfer ?
As-tu donc oublié de l’ami l’âme honnête ?
Te plais-tu, naufragé qui se corrompt en mer ?
Ton seul or désormais est celui d’être en vie
Et de pouvoir encor contempler de vrais cieux,
Ceux d’où naît de voler la plus vibrante envie
Et le feu d’y renaître à l’unisson des dieux.
Vois donc à leur matin des vaillants le sourire ;
Vois leurs corps se dresser et leur front lumineux ;
Vois-les au front de l’ombre étreindre leur empire,
Et lancer au destin leurs dés victorieux !
Vois-les à leur midi, dans l’arène solaire,
Rivaliser d’ardeur avec l’astre du jour,
Et leur flamme à jamais devenir légendaire,
En prise avec la mort au nom de leur amour !
Vois-les quand vient le soir, sous les rais de la lune
Baignés d’or ou d’argent, tels de tendres héros
Qui marchent vers la nuit comme vers leur fortune,
Tout emplis d’assurance et de chants vespéraux !
Pusses-tu contempler un instant leur image
En toute sa grandeur et toute sa beauté,
Un soleil de tes cieux chasserait tout nuage
Et tu frissonnerais du défi de l’été,
Tu verrais de ton âme apparaître l’étoile,
Ses rayons dans la nuit t’indiquer le chemin
Au mépris de son encre et des nœuds de sa toile,
Et te donner le feu d’un esprit souverain.
Et c’est tout, mon ami, ce que je te souhaite :
Ce brasier d’où renaît l’espérance en un cœur,
La parole certaine et le goût de la fête,
Le courage guerrier, le sourire vainqueur !