Dors, mon frère, dors ! Dors tout ton saoul, sans remords,
Tant que te le permet le jour en sa fournaise,
Loin des cris du vivant, serein parent des morts,
Accumule la cendre au-dessus de ta braise !
Jettes-y les hasards voraces et mesquins
Qui t’auront assailli, pleins de rage secrète,
Tandis que sous l’azur s’éclairaient tes chemins,
Et jettes-y leurs Dieux, léger comme à la fête !
Jettes-y toute crainte ayant trait à demain !
Quand le soir est venu, le danger véritable
Est dans le sérieux et de s’user en vain ;
La gloire, d’inviter le doux rêve à sa table.
Qu’importe l’ennemi, qu’importe le devoir,
Au diable tout fantôme aux chaînes torturantes !
Une nuit sans sommeil nous passe au laminoir,
Et nous colore au front d’ombres désespérantes.
Rien n’est victorieux comme un heureux matin ;
Rien ne réunit mieux le triomphe et la chance ;
Le sage ne connaît de plus riche butin.
Dors donc ! Rien ne vaut l’or d’un pur bain de Jouvence.