L’homme de quarante ans qui est entré un lundi matin d’hiver dans la pièce où je travaillais, portait un manteau boutonné jusqu’au cou. La peau de son visage était grise et il regardait droit devant lui. La veille, il avait été incarcéré à la Maison d’Arrêt et un surveillant de l’administration pénitentiaire, comme le règlement le prescrivait, l’avait accompagné jusqu’à la porte de l’infirmerie. La porte restait toujours ouverte et le maton attendait le prisonnier dans le couloir.
Sur mon bureau, quelqu’un avait déposé une fiche en carton orange, sur laquelle figurait un nom et un prénom, Debris Didier. Il ne répondit pas à mon bonjour. Je lui demandais confirmation du nom et du prénom, il hocha la tête, sans prononcer un mot. Je l’interrogeai de nouveau pour savoir, comme il m’en était fait obligation, si il suivait un traitement habituel pour un diabète ou une maladie épileptique ou autre chose. Il fit un signe négatif. Je lui dis aussi que la visite médicale aurait lieu Vendredi, que le médecin s’appelait le docteur Gérard, mais que les détenus pouvaient venir à l’infirmerie quand c’était nécessaire, à condition de se faire inscrire la veille sur une liste prévue à cet effet à la geôle. Je lui précisai que la geôle était cette grande pièce grillagée entre le quartier cellulaire et l’endroit où étaient regroupés l’infirmerie, le bureau des avocats et l’accès aux parloirs. Je lui demandai :
_Avez vous quelque chose à me demander ?
Il ne répondit pas et sortit sans un « au revoir ».
En allant fouiner du côté des bureaux administratifs, je récoltai dans la journée, quelques renseignements sur mon client taciturne. Il avait été arrêté à trois heures du matin dans la nuit du samedi au dimanche après avoir poignardé d’un seul coup de couteau un homme d’une trentaine d’années. Le registre était aussi laconique que le détenu était taciturne et je n’appris rien d’autre ce jour là.
Le mercredi matin de la même semaine, Debris revint à l’infirmerie.On lui avait enlevé son manteau et donné le pantalon habituel de la maison, sans ceinture. Son teint était resté terreux et une idée me vint qui se confirma : cet homme était arrivé chez nous avec une gueule de bois énorme, et deux jours après, il lui en restait encore des séquelles. Je l’interrogeai : » pourquoi avait-il demandé à venir à l’infirmerie ? « . Il me dit qu’il n’avait pas dormi du tout depuis quatre jours. Voulait-il un somnifère ?. Il me dit oui. Je dissous un comprimé dans une petite bouteille d’eau comme le prescrit le règlement . Il la met dans sa poche.
Au moment où il va s’en aller, je dis : »Monsieur Debris ? «
_Oui ?
Avez vous vu votre avocat ?
_Il vient tout à l’heure.
_C’est bien. Vous pourrez parler….Avoir des nouvelles….
_Oui, c’est surtout ça…
_Bien sur….Au revoir
_Au revoir Madame.
Apres son départ , je réunis les éléments dont je disposais. Cet homme de quarante ans a poignardé un autre homme plus jeune, d’après le registre des entrées. Ce crime a été commis sous l’emprise de l’alcool, j’en suis persuadée. Un peu plus tard dans la journée une infirmière du bloc opératoire m’apprends que la victime, un docker de trente huit ans, est mort sur la table d’opération ,deux heures à peine après avoir reçu le coup de couteau, un opinel très ordinaire qui a presque tranché l’aorte. La plaie sur la peau était minuscule, située à cinq centimètres à droite du nombril. Dès l’ouverture du péritoine le chirurgien à trouvé un bain de sang dans l’abdomen. Le repérage de la blessure artérielle devient impossible.Apres quelques minutes, l’anesthésiste a dit à mi voix : »inutile de continuer, il est mort » ; On a recousu les tissus dans un silence profond.
Le vendredi matin, le contact avec le médecin de la prison est très mauvais. Debris répond par monosyllabes aux questions du toubib et le pauvre docteur Gérard n’est pas très adroit, ni avec les détenus, ni avec personne. A cette occasion j’apprends que notre homme est propriétaire d’un bistrot assez sympa, le Henri V, je vois très bien où c’est, dans le centre ville, qu’il ouvre son café tous les jours de dix neuf heures à deux heures du matin .
Ce jour là il a une tension très élevée et il doit venir chaque matin me voir pour faire une courbe pendant quinze jours.
Pendant ces quinze jours là, sans poser de questions, j’ai compris beaucoup de choses. Il ne parle pas beaucoup mais chacune de ses paroles avait un sens. J’aime assez ce genre là.
Il a une femme et une petite fille de cinq ans. Jeune homme il a mené une vie de patachon et il a beaucoup bu. S’ensuivaient les bagarres et le chômage. Depuis dix ans ,sa vie a complètement changé. Il a rencontré sa femme( il ne dira jamais son prénom) ils avaient eu une petite fille, Alice, il avait acheté le Henri V en faisant un gros emprunt , et depuis les affaires marchent bien.
_Et vos problèmes d’alcool ?
-Abstinence totale depuis mon mariage. J’avais fait tellement de conneries avec ça…
-Revenez demain pour votre tension, Debris ;
Oui, bien sur.
Le lendemain, je l’ai trouvé presque loquace. Son avocat lui avait fait raconter par le menu toutes les heures qui ont précédé le drame. Ce docker, c’était qui pour lui ? Presque rien, un client, qui venait depuis quelques mois boire l’apéritif le soir. Il le trouvait sympathique. Ils avaient de vagues copains en commun. Un jour il a eu besoin d’argent. Pas énorme. Un million de centimes. Une mise de fond pour un commerce de fruits et légumes. Docker, il en avait marre. Il aurait tenu ça avec sa copine. « Il y a six mois , je lui ai prêté cette somme, ce n’était plus grand chose pour moi. »
« …Le surveillant dans le couloir….soyez prudent….je vous reverrai demain pour votre
tension. »
Le lendemain, j’ai appris le reste. Le docker n’a jamais pu rendre l’argent. Mais , toutes les semaines il disait : » je te les rends samedi cette fois c’est du sur. Prépare l’apéro, c’est moi qui régale. » Ce soir là, le fameux samedi, il a même dit : »je les ai dans la poche, te fais pas de souci, tu vas les revoir tes picaillons, et tu sers une tournée générale… »
_ » Je suis désolée Debris, vous ne pouvez pas rester là plus longtemps. On m’a déjà fait des reflexions à cause de vous…à demain »
J’ai facilement deviné le reste. L’argent n’était pas dans la poche du docker et la tournée générale s’est prolongée tard dans la soirée. Didier Debris qui n’avait pas touché une goutte d’alcool depuis dix ans, a oublié dix ans d’abstinence après le premier whisky. Ils ont bu dans la rigolade, puis les autres clients sont partis. Quand on a reparlé de l’argent nos deux picoleurs étaient déjà déchirés ; J’imaginais facilement, l’alcool, la bagarre, la colère ,la fatigue comment et pourquoi le docker a-t-il sorti l’opinel, on ne le saura jamais, l’un était mort ; l’autre incapable de se souvenir ,ivre pendant des heures. Et moi, je crois, ivre pendant des jours.
Un an après, eut lieu le procès de Didier Debris, aux Assises. Dix ans ferme. Ces années là on ne les purge pas dans une Maison d’Arrêt comme celle ci mais dans une prison centrale.
Je l’ai vu la dernière fois la veille de son procès. Sa femme qui a veillé sur lui pendant toutes ces années là avait eu la permission de lui apporter un pantalon , une veste de velours côtelé noir et une chemise blanche à col ouvert. Je ne l’ai jamais vu aussi beau que ce jour là.
Aglaé