Comment écrire un sonnet présentable, avec tout le tintouin prosodique, sans trop se fouler, quand on n'a pas d'idées ?
Se dire d'abord qu'on a bien de la chance de n'être pas spleené au point de se sentir obligé de pondre un chef d’œuvre que peu liront et encore moins comprendront. Donc, soyons gais et plongeons dans la piscine laquelle comme chacun sait, est dans la plaine.
Entrons dans le brouet ! Trouver un premier vers, qui peut-être le restera, rien n'est moins sûr, mais il faut bien un début. Trouvons une banalité, dont la simplicité passera pour la grande sagesse d'un qui a tant vécu que le complexe et l'effrayant lui sont devenus banalités, un peu d'actualité aide et donne l'image du mec impliqué dans les affres de son temps, concerné par le malheur du monde alors que, comme la plupart, si tout va bien pour lui, le reste, il n'en a rien à foutre. Nous sommes en été, il fait bizarrement chaud, même pour la saison, voilà qui suffit à attester du souci contemporain de notre Rubempré :
« Il fait chaud ce matin, qu'en sera t'il ce soir ? »
Chouette, pile poil un alexandrin bien césuré, avec opposition du matin et du soir, qui s'achève sur l'angoissante question d'un futur proche. On se sent concerné, inévitablement ! C'est bien parti.
Mais que dire ensuite, bien que poète, qu'il soit 17 h 55, j'ai aucune idée de ce qui se passera dans la soirée qui ne cesse d'avancer. Ne pourrait-elle se calmer qu'elle me laisse un peu de temps pour trouver une suite ?
Ah oui ! Il me faut des rimes, masculines, féminines, ne perdons pas de temps, n'ayant rien d'autre à faire, trouvons en, assez riches de préférence. La première, je l'ai déjà, c'est un « soir », une masculine, il m'en faut une autre de ce genre dans ce premier quatrain, et tant qu'à faire, parce que je suis paresseux, je garderai cette rime sur l'autre quatrain. Je n'aurais besoin que d'une rime féminine pour compléter mes quatrains On avance, on avance, mine de rien...
Alors, j'ai « bonsoir », oui mais, j'ai pas le droit d'utiliser les mots de même étymon, la poisse ! Bon, il n'y en a pas des masses... Pour quoi n'en pas inventer un, enfin trois... après tout, inventer, pour ne pas dire « trouver » comme le troubadour, le néologise n'est-il pas le privilège du poète ? Donc, à partir de pelisse, j'aurais « pélissoir », un machin breveté qui permet de pelisser... et puis, pour quoi pas « écossoir », qui nous vient du pays de Nessy et qui sert à écosser les petits pois, il y en a beaucoup chez Mac Léod et ses cousins ; et bien sûr, outre le pressoir bien connu, il y a aussi le « poussoir », tant utilisé par la jeunesse qui désire ardemment prendre la suite de ses aînés ! On avance, on avance... La preuve, on dispose de :
Il fait chaud ce matin, qu'en sera t'il, ce soir ?
(…)
(...)
… pélissoir
… écossoir
(…)
(…)
… pressoir
Non seulement ça avance, mais ça prend forme ! J'ai opté, faut bien s'y décider à un moment, et comme je n'ai rien d'autre de prioritaire, faute d'idées, pour les rimes embrassées. Pourquoi, parce que c'est ce qui fait le plus chicos.
Tiens, un vers vient de me traverser le gaz qui me sert d'esprit :
« Lorsque la nuit passe les cieux au pélissoir »
Une fois inséré dans le texte, chacun y trouvera une signification, c'est ça la polysémie freudienne !
D'ailleurs, emporté par ma chute libre, un autre croise ma trajectoire :
« Ton cœur ne serait-il soumis à l'écossoir ? »
Comme moins on la retient, plus s'active la chute, voici à sa traîne un vers qui me fournit la première des rimes féminines :
« Du jardinier qui trouve en son panier la graine ? »
J'en suis donc à :
Il fait chaud ce matin, qu'en sera t'il, ce soir ?
(…)
(...)
Lorsque la nuit passe les cieux au pélissoir
Ton cœur ne serait-il soumis à l'écossoir ?
Du jardinier qui trouve en son panier la graine ?
(…)
… pressoir
Alors là, ça devient fastoche : reine, sirène, sereine, et hop ! Voici mes rimes féminines !
Il fait chaud ce matin, qu'en sera t'il, ce soir ?
… reine
… sereine
Lorsque la nuit passe les cieux au pélissoir
Ton cœur ne serait-il soumis à l'écossoir ?
Du jardinier qui trouve en son panier la graine ?
… sirène
… pressoir
Il est clair que mon locuteur s'adresse à une reine, la sienne peut-être, lui exprime son angoisse de serviteur fidèle et si sensible ! Il pourrait lui déclarer, tant épris par... l'angoisse du futur proche :
« Quelle offrande pourrais-je donner à ma Reine »
La suite est évidente :
« Afin que son humeur à jamais soit sereine »
Noter que notre jouvenceau délicat ne pense pas à lui, mais exclusivement à sa Reine. Il devrait être récompensé de sa gratuité, non ?
Voyons où nous en sommes :
Il fait chaud ce matin, qu'en sera t'il, ce soir ?
Quelle offrande pourrais-je donner à ma Reine
Afin que son humeur à jamais soit sereine
Lorsque la nuit passe les cieux au pélissoir ?
Ton cœur ne serait-il soumis à l'écossoir ?
Du jardinier qui trouve en son panier la graine ?
… sirène
… pressoir
Mais que peut bien faire une sirène d'une graine, peut-être la, jeter dans un pressoir ? Ça devient juteux !
Un rapide coup d’œil sur ce qui vient d'être écrit m'incite à rendre plus classique (et non romantique) le vers 4, soit :
« Lorsque passe la nuit les cieux au pélissoir ? »
comme ça, tout le monde sera content.
Tout bien considéré, une sirène, ça chante ! Et dans quel but ? D'avertir d'un danger ! Tout s'explique, se met en place, se tient, et voilà :
« Si cela n'était pas, par quel chant la sirène
Avertirait les cœurs du sinistre pressoir ? »
Nous obtenons donc les deux quatrains, on a bigrement avancé !
« Il fait chaud ce matin, qu'en sera t'il, ce soir ?
Quelle offrande pourrais-je donner à ma Reine
Afin que son humeur à jamais soit sereine
Lorsque passe la nuit les cieux au pélissoir ? ?
Ton cœur ne serait-il soumis à l'écossoir ?
Du jardinier qui trouve en son panier la graine ?
Si cela n'était pas, par quel chant la sirène
Avertirait les cœurs du sinistre pressoir ? »
On en a fait plus de la moitié, reste plus qu'à pondre les tercets. Soit six vers dont quatre constituent un quatrain et deux la pointe ou touche finale, bref, le nectar. Choisissons de placer ces deux vers en conclusion du sonnet. Autrement dit, écrivons un quatrain dont on choisit les rimes embrassées, et concluons par le distique.
Si j'opte pour un distique masculin, alors le premier et le quatrième vers du quatrain doivent être féminin, les deux centraux seront masculins. Par pur masochisme, conservons les rimes déjà exprimées. Je pourrais choisir « draine » et « murène »... ça se corse !
Pour les masculines, j'opterais pour « encensoir », « brossoir », « tassoir », en sus de « poussoir » non encore utilisé. Faisons un petit bilan.
« Il fait chaud ce matin, qu'en sera t'il,ce soir ?
Quelle offrande pourrais-je donner à ma Reine
Afin que son humeur à jamais soit sereine
Lorsque passe la nuit les cieux au pélissoir ? ?
Ton cœur ne serait-il soumis à l'écossoir ?
Du jardinier qui trouve en son panier la graine ?
Si cela n'était pas, par quel chant la sirène
Avertirait les cœurs du sinistre pressoir ?
… draine
… encensoir
… brossoir
… murène
… tassoir
… poussoir »
Plus c'est absurde, plus c'est surréaliste et il suffit d'obéir au slalom de la plume entre ces écueils que sont les mots,
Qu'est ce qui est drainé le soir, à l'approche de la nuit, qui mène tout vivant à guetter le retour du soleil ? Alors :
« Tout notre sang la nuit silencieusement draine »
et pour cela, a t'elle besoin d'un quelconque outil qui serait, par le plus grand des hasards, un encensoir ?
« Elevant nos destins sans besoin d'encensoir »
Malgré la croyance antique d'une étoile allumée par naissance, et éteinte en cas contraire :
« Il n'est d'astre qui luit sur ce sombre brossoir »
Et nous avons appris que le baiser d'amour n'est qu'un acte de cannibalisme magnifié :
« Et le baiser dernier est celui de murène »
Où en sommes-nous :
« Il fait chaud ce matin, qu'en sera t'il, ce soir ?
Quelle offrande pourrais-je donner à ma Reine
Afin que son humeur à jamais soit sereine
Lorsque passe la nuit les cieux au pélissoir ? ?
Ton cœur ne serait-il soumis à l'écossoir ?
Du jardinier qui trouve en son panier la graine ?
Si cela n'était pas, par quel chant la sirène
Avertirait les cœurs du sinistre pressoir ?
Tout notre sang la nuit silencieusement draine
Elevant nos destins sans besoin d'encensoir
Il n'est d'astre qui luit sur ce sombre brossoir
Et le baiser dernier est celui de murène
… tassoir
… poussoir »
Pour conclure, je dirais que nous sommes nombreux à vivre, entassés, cette expérience solitaire et, que chacun, impatient, n'hésite pas à pousser qui le précède. Dans quel but ? L'appel de la sortie ?
« Combien l'espoir se fond dans le vaste tassoir
Où chacun manque autrui bien qu'en même pousoir. »
Finalement, nous atteignons notre but, après vérif d'orthographe et de ponctuation, et répartition des six derniers vers sur deux tercets :
« Il fait chaud ce matin, qu'en sera t'il, ce soir ?
Quelle offrande pourrais-je donner à ma Reine
Afin que son humeur à jamais soit sereine
Lorsque passe la nuit les cieux au pélissoir ? ?
Ton cœur ne serait-il soumis à l'écossoir
Du jardinier qui trouve, en son panier, la graine ?
Si cela n'était pas, par quel chant la sirène
Avertirait les cœurs du sinistre pressoir ?
Tout notre sang la nuit, silencieusement, draine,
Elevant nos destins sans besoin d'encensoir ;
Il n'est d'astre qui luit sur ce sombre brossoir
Et le baiser dernier est celui de murène.
Combien l'espoir se fond dans ce vaste tassoir
Où chacun manque autrui, bien qu'en même poussoir.»
Il n'y a plus qu'à trouver un titre, par exemple : Sans intention.
On voit que le classique dissimule bien du surréalisme, dès lors qu'il suffit de se laisser guider par les mots, sans trop s'interroger.
Ce message a été édité - le 15-08-2022 à 03:50 par Jim