L’homme passait, ses pas paisibles laissaient une empreinte humide aux pavés de la rue.
Il allait pieds nus en ce début de nuit, son chien jaune n’en finissait pas de s’ébrouer heureux de l’avoir retrouvé, il allait bras ballants avec à la main droite ses bottes qui pendaient.
Goutte après goutte elles dégorgeaient l’eau douteuse qu’elles contenaient.
Une peau glabre apparaissait sous le pantalon mouillé, roulé sur les mollets, à son flanc gauche battait un sabre.
Il allait le torse nu, les yeux fixant le fond sombre de la rue. Par les fenêtres fermées, les lueurs des occupations vespérales animaient quelques façades et des paroles étouffées passaient l’épaisseur des vitrages en ponctuant le silence de murmures ouatés.
La face relevée, calme, l’homme passait.
Dans la douceur de la nuit de cette fin d’été, Emile, lieutenant du 117éme régiment de ligne, se disait que demain, la permission terminée, il allait retrouver les tranchées. Mais il n’avait pas peur.
Il n’avait plus peur.
Au début il avait compté, puis il avait arrêté et aujourd’hui il ne savait même plus quand il avait arrêté.
Chaque matin il avait rayé sur le calendrier le jour passé. Puis un obus était tombé sans exploser et s’était planté là au milieu de l’abri.
Le cratère touchait la tête de sa paillasse, à droite. Au fond en tournant les yeux il apercevait le culot de cuivre prêt à exploser. Emile avait passé trois jours à côté. Seul. L’isolement de sa compagnie lors du mouvement de repli avait demandé un sacrifice énorme aux renforts… Ils étaient quand même arrivés.
Emile était seul, enterré jusqu’à mi-poitrine parmi les morts.
Il avait repris ses esprits, là.
Trois jours durant oppressé par le poids de la terre, de Jean et de René sans vie sur la terre… Le ventre éclaté de René touchant sa joue et Jean qui le regardait… Trois jours durant. L’obus, Jean, René… Trois jours durant…
Mais maintenant, c’était fini… Il n’avait plus peur.
Le calendrier disparu avait emporté avec lui les jours restants.
Non vraiment, il n’avait plus peur.
Le docteur avait décidé de l’envoyer à l’arrière quelques temps « deux semaines chez lui et il sera sur pied ».
Il était parti sur le champ.
Le camion, Paris, le train, la plaine, la petite gare, le chef de gare ensommeillé, la route caillouteuse, le village, sa maison, le chien qui l’accueillait, la porte, la cuisine endormie. Il avait quitté sa veste et ouvert la porte de la chambre.
Non, il n’aurait plus jamais peur. Il avait rayé les jours passés et il n’y avait plus de jours à venir. Plus de calendrier. Hors du temps il ne risquait rien.
Dans la pénombre il s’était avancé vers le lit, vers sa place. C’est en s’asseyant sur le rebord qu’il su.
Alors il avait planté le sabre dans le cœur de l’homme. Sans entendre les cris de sa femme il avait replacé l’arme au fourreau, chargé le corps chaud sur son épaule. Il était ressorti suivi du chien, les pas alourdis du poids du mort.
Une fois au bord de la rivière il l’avait laissé tomber dans la vase devant lui, pendant que le chien se jetait dans l’eau. Il avait ôté ses bottes, roulé son pantalon sur les mollets et avancé en tirant André, nu.
Le bras de l’homme, encore arrondi du corps de Mathilde, accrocha les bottes qui churent dans la boue. Il déplaça ainsi André jusqu’à ce qu’il pu flotter dans l’eau noire . Et donnant un coup de pied, lui fit prendre le courant. André disparu.
Emile lava ses bottes et reparti.
Il n’y avait pas de demain… Il n’aurait plus jamais peur.