"Dans le fond à gauche, tu vois pas?"
Alex ne s'est pas retourné, le coude gauche appuyé sur la table il continue à tirer sur le mégot, l'oeil triste, la mèche brune et tombante, tandis qu'il griffonne sur son carnet Clairefontaine.
"Je vois rien, répond Alain, t'as un foutoir là dedans!"
Alex silencieux se lève, écarte son ami, enlève le tiroir de son logement, revient à sa place pour en renverser le contenu sur la table.
Tout un fatras d'outils, de photos, de boutons, de monnaie et de toutes ces choses qui finissent toujours dans les tiroirs sans qu'on sache vraiment comment, se répand et tombe en partie sur le plancher aux lames disjointes.
"Tiens, regarde" dit Alex en montrant de son index gauche jauni par le tabac une montre à gousset dont le cadran enfoncé dans le mécanisme, est comme poinçonné. A la place de l'axe des aiguilles il n'y a plus qu'un trou d'un demi centimètre de large.
Alain reste perplexe. Quand, Alex lui a raconté comment, alors qu'il n'avait que huit ans, il avait tiré sur son grand-père, il ne l'a pas cru. Mais en voyant cette montre il s'interroge. Alex a toujours été bizarre. Solitaire et bizarre. Un peu comme lui, disent ses parents.
A t-il seulement d'autres vrais amis? A part Zoé bien sûr, mais Zoé ça compte pas. Zoé c'est pas pareil, elle est à eux.
Lui, Alain, il est seul à le supporter quand il reste à ne rien dire, des heures durant, en gribouillant sur son carnet. Il est aussi le seul d'ailleurs, exception faite de Zoé, à savoir ce qu'il écrit sur ce carnet.
Même Zoé trouve une occupation quand il est comme ça. Alain, lui, non, il attend.
Ca arrive surtout les dimanches après midi, chez Alex. Il faut dire qu'Alain vient presque tous les dimanches chez lui, depuis qu'ils sont petits, c'est en somme une tradition. Ils se retrouvent sur la terrasse couverte, devant la maison et partent en balade. Par n'importe quel temps.
La plupart du temps ils refont le monde, le grand air donne des espérances.
Mais parfois Alex ne l'attend pas sur la terrasse, il reste assis dans la cuisine. Alors Alain entre, se déchausse, attrape le journal sur le meuble de l'entrée et s'assoie face à Alex qui griffonne. Ils restent là sans rien dire, vers dix-huit heures, Alain se lève, se rechausse et rentre chez lui.
C'est pas régulier mais Alain estime que ça arrive au moins deux fois par an.
Aujourd'hui Alex griffonnait. Alors il avait fait comme d'habitude. Mais sur le coup de seize heures trente, il avait sursauté en entendant Alex qui lui disait "j'ai tiré sur mon grand-père quand j'avais huit ans, sa montre a arrêté la balle".
"Arrête tes conneries" lui avait-il répondu. Mais Alex lui avait dit de regarder dans le tiroir.
Et là, en voyant cette montre il se demandait si c'était vrai.
Il décidait que non mais jouait le jeu de son ami.
"Et t'as récupéré la balle?" lui demande t-il?
"Non, c'est pépé qui l'a gardé, il m'a donné la montre". Le ton d'Alex était égal à ce qu'il est toujours, sans vie.
"Il avait du faire un truc terrible pour que tu veuilles le tuer"
"Oui, il m'avait dit de ne plus voir Zoé"
"Mais pourquoi?" interroge Alain
"Parcequ'il disait qu'elle était à lui"
"Mais elle est à nous!" gronde Alain la mâchoire serrée.
"Oui elle est à nous, c'est pour ça. Mais tu lui dis rien. Elle aimait bien pépé, elle venait le voir tous les dimanches. Ils restaient dans la cuisine et on avait pas le droit d'entrer, tu te souviens pas?"
"Si, maintenant que tu le dis, tu as bien fait de tirer. Mais comment il a réagi? Il n'a rien dit à tes parents?"
"Non, il m'a dit seulement de prendre la montre. Je l'ai toujours gardée sur moi depuis, mais hier je l'ai foutue dans le tiroir, parceque je veux demander à Zoé si elle était à lui et que je veux qu'il n'y ait rien qui le rappelle quand elle me répondra".
"Putain Alex tu sais bien que Zoé est toute à nous, entièrement et depuis toujours!"
"Oui, mais jeudi je l'ai vue avec son père, il va sur ses soixante dixans, ils entraient dans leur cuisine et ils ont fermé la porte, tu sais que son père aimait bien pépé..."
Il se replongea dans son carnet.
Vers six heures Alain, en se levant, dit à Alex "Dimanche on ira voir son père"
Alex finissait de gribouiller la dernière page et donc de dessiner la dernière table de la cuisine du carnet.