Où est donc le bonheur ? (Victor Hugo)

Par : Jim
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Jim

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« Sed satis est jam posse mori ». (Lucain)

Où donc est le bonheur ? disais-je. - Infortuné !
Le bonheur, ô mon Dieu, vous me l'avez donné.

Naître, et ne pas savoir que l'enfance éphémère,
Ruisseau de lait qui fuit sans une goutte amère,
Est l'âge du bonheur, et le plus beau moment
Que l'homme, ombre qui passe, ait sous le firmament !

Plus tard, aimer, - garder dans son cœur de jeune homme
Un nom mystérieux que jamais on ne nomme,
Glisser un mot furtif dans une tendre main,
Aspirer aux douceurs d'un ineffable hymen,
Envier l'eau qui fuit, le nuage qui vole,
Sentir son cœur se fondre au son d'une parole,
Connaître un pas qu'on aime et que jaloux on suit,
Rêver le jour, brûler et se tordre la nuit,
Pleurer surtout cet âge où sommeillent les âmes,
Toujours souffrir ; parmi tous les regards de femmes,
Tous les buissons d'avril, les feux du ciel vermeil,
Ne chercher qu'un regard, qu'une fleur, qu'un soleil !

Puis effeuiller en hâte et d'une main jalouse
Les boutons d'orangers sur le front de l'épouse ;
Tout sentir, être heureux, et pourtant, insensé
Se tourner presque en pleurs vers le malheur passé ;
Voir aux feux de midi, sans espoir qu'il renaisse,
Se faner son printemps, son matin, sa jeunesse,
Perdre l'illusion, l'espérance, et sentir
Qu'on vieillit au fardeau croissant du repentir,
Effacer de son front des taches et des rides ;
S'éprendre d'art, de vers, de voyages arides,
De cieux lointains, de mers où s'égarent nos pas ;
Redemander cet âge où l'on ne dormait pas ;
Se dire qu'on était bien malheureux, bien triste,
Bien fou, que maintenant on respire, on existe,
Et, plus vieux de dix ans, s'enfermer tout un jour
Pour relire avec pleurs quelques lettres d'amour !

Vieillir enfin, vieillir ! comme des fleurs fanées
Voir blanchir nos cheveux et tomber nos années,
Rappeler notre enfance et nos beaux jours flétris,
Boire le reste amer de ces parfums aigris,
Être sage, et railler l'amant et le poète,
Et, lorsque nous touchons à la tombe muette,
Suivre en les rappelant d'un œil mouillé de pleurs
Nos enfants qui déjà sont tournés vers les leurs !

Ainsi l'homme, ô mon Dieu ! marche toujours plus sombre
Du berceau qui rayonne au sépulcre plein d'ombre.
C'est donc avoir vécu ! c'est donc avoir été !
Dans la joie et l'amour et la félicité
C'est avoir eu sa part ! et se plaindre est folie.
Voilà de quel nectar la coupe était remplie !

Hélas ! naître pour vivre en désirant la mort !
Grandir en regrettant l'enfance où le cœur dort,
Vieillir en regrettant la jeunesse ravie,
Mourir en regrettant la vieillesse et la vie !

Où donc est le bonheur, disais-je ? - Infortuné !
Le bonheur, ô mon Dieu, vous me l'avez donné !


Victor Hugo - 28 mai 1830
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[Ancien membre] [Ancien membre] [Ancien membre] [Ancien membre] Magnifique texte!
Hugo, grand et merveilleux magicien dans l'expression des sentiments!
Merci!
Sur un peu le même thème, me vient un texte tout simple de Jean Rivet:
"Le père
Oui, le petit garçon avait aimé regarder son père.
Ce père avait, comme tout le monde, parcouru des chemins, des collines ensoleillées et des villes, regardé la beauté des ronces, couvertes de mûres violettes, et des arbres fruitiers. Ce père avait, bien sûr, connu l'amour, le bonheur et beaucoup de souffrances.
Mais il avait accepté le rythme des saisons et de la vie, la ronde. Il savait qu'après les cris joyeux de la saison bleue, il y avait la saison mordorée de la nostalgie à laquelle succédait la saison blanche du silence et de l'oubli."
Merci encore pour le poème de Victor Hugo!
Fanette


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Mijo

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Victor Hugo "grand et merveilleux magicien dans l'expression des sentiments"- comme dit Fanette-
C'est pour ça qu'il est mon préfèré ! Merci Spirou pour cette page splendide !
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Pierre

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personnellement, je préfère la poésie de Hugo quand il fait dans le court...
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Jim

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Hugo est un romantique à la charnière de ceux qui font long et de ceux qui font court. Maintenant, le "court" est une maladie de notre temps, où prédominent le bref et la vitesse, qui ne sont pas toujours synonymes de synthèse et concision. Avec cette pseudo exigence, qui lirait Proust, Dante ou Virgile, voire Aragon ?
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Pierre

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Oh je dis ça d'Hugo et je le pense pour plein d'autres.

J'aime le court en poésie. J'ai toujours eu le sentiment que la concision aiguillonnait la pensée, que les mots justes remplaçaient avantageusement une prolifération excessive.

Je trouve qu'un poème a plus de force quand il est "l'extrait essentiel", comme ces huiles tu sais (qui ne sont pas forcément huileuses d'ailleurs), celles qui donnent le "ton" au parfum...

Car la poésie pour moi ressemble à un parfum que le poète fabrique...
Elle a cette force, cette longueur parfois qui s'entête et qui plus souvent encore nous entête...

On ouvre le flacon, l'odeur vous enveloppe et s'éloigne en vous laissant des traces, puis ces traces s'effacent et il ne reste que l'idée du parfum.

J'ajoute qu'une odeur n'est pas forcément agréable le beau ne l'est pas naturellement davantage.


Si la poésie à la fraîcheur et le piquant d'une odeur qui fait qu'elle nous marque et qu'on s'en souvient, la prose elle, pose davantage, telle la Récamier sur son divan, elle prend le temps de bien t'expliquer ce que tu es en train de regarder, le pourquoi et le comment des choses... La poésie elle, te laisse sur le chemin des possibles, seul, là bonne poésie t'y laisse même à poil...
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Jim

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Lapsus scripti : "langueur" plutôt que "longueur", non ?

Je suis de ton avis, ce qui m'amène à compléter/corriger mon propos. Outre l'effet de relâchement que je dénonce, nous sommes le produit d'une évolution qui nous mène depuis deux bons siècles vers le synthétique, le concis et l'abstrait, ce que tu pourrais nommer l'"essenciel". Dès lors, cela nous rend moins disponible pour être sensible aux textes de ceux qui n'ont pu suivre cette évolution, et demande de soutenir un effort de coureur de fond. Lire Lamartine ou Hugo nous fait parfois pousser de profonds soupirs et tenter de les "raccourcir"; leur qualité de plume n'est pas en cause. A l'opposé, le très court s'est imposé avec le Haïku lequel, en français est tout ce qu'on veut sauf un Haïku, puisqu'avec le syllabique, il est impossible d'en écrire un. On obtient alors une brève conventionnelle, souvent pauvre, parfois réussie: il faut pour cela le talent du photographe capable de saisir l'instantané. Apollinaire, suivant la mode orientaliste de son temps, a essayé d'introduire un équivalent avec ses Calligrammes, ce qui donne en général un mauvais poème et un mauvais dessin.
L'esprit de synthèse se traduit par un texte court à la limite irréductible, une donnée compressée dirait l'informaticien. Le sonnet peut répondre à ce critère. On peut dès lors imaginer un texte long qui serait composé de trente sonnets par exemple, chacun étant irréductible, l'ensemble le serait. Il n'est pas dit que je ne m'y essaye un de ces quatre, ce serait amusant.
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Pierre

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Je pense comprendre ce que tu veux dire, et je suis d'accord avec toi pour ces "Calligrammes".
Mais Hugo a su faire court, autant que Villon, Ronsard ou Verlaine, mais aussi sur un autre plan (quoi que...) Ponge ou Jacottet, je pense aussi à Jammes, à Prévert, à Aragon... bien sûr...

Faire court n'est pas réduire, tu le comprends bien, c'est effectivement ne dire que l'important, les sens, ciel!! 😎
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Jim

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Bien sûr, puisque les formes courtes existent depuis belle lurette : sonnet, rondeau, rondel, ballade, etc.
On parle ici de prévalence d'époque.