Temps si court...

Par : Pierre
Il faut être inscrit et connecté pour répondre à un topic.
Avatar

Pierre

Posts: 6100

Membre

"Les sillons ne sont plus droits! C'est comme les andains… Tout le monde s'en fout !"
Papa ne levait pas les yeux et regardait ses pieds, en maugréant, assis sur le fauteuil de paille.
Il avait suffit qu'on parle de l'année scolaire de Guillaume et nous en arrivions à une critique des comportements sociaux, professionnels et citoyens de la France.
Faut dire que je m'y entends pour alimenter ce genre de conversation…
De toute façon, le constat était dressé, net précis, concis et en toute objectivité de la part du paternel: c'était le bordel!

A se demander si il y avait encore, dans ce fichu pays, un type qui ait des idées!
Mais de vraies idées….des idées que lorsqu'on s'en sert elles sont pratiques, simples, confortables, de celles qui font avancer le monde en chantant.
La complexité du monde… Mon cul oui!
Non ce qu'il fallait c'était un gars avec les pieds sur terre et qui ne s'emberlificote pas dans des théories fumeuses qui nous ont mené on voit où!
Sur ce point précis des théories, sans vraiment l'approuver je ne lui donnais pas tout à fait tort.
Car c'est assez sécurisant de penser qu'une idée puisse amener le monde vers un bonheur parfait.

"Alors Guillaume n'aime pas les études?"
J'avais depuis longtemps perdu l'objet premier de notre discussion, quand cette manière de le rappeler me ramena à l'immédiate réalité.
Non, ce n'était pas ainsi que se présentaient les choses. Guillaume aimait les études mais il était, comme beaucoup d'adolescent, très pointilleux sur la morale et très laxiste sur son contenu…Disons que sa morale était modelable, essentiellement sur la valeur du travail…

C'était une idée que mon père n'embrassait pas dans toute son étendue… Une façon d'appréhender l'ouvrage qui lui était, dans sa plus grande partie, étrangère… C'était pourtant simple ça aussi, on aimait ce qu'on faisait et on travaillait, ou alors on n'aimait pas et on changeait d'activité.

L'idée qu'on pouvait avoir envie de travailler sans pour cela assouvir cette envie ne l'avait jamais effleuré… A sa décharge je ne me souvenais pas non plus avoir eu cette idée là…
J'essayais de lui faire partager ces réflexions.
"Il est donc comme toi…"
Comment ça comme moi? Ben non justement! J'ai toujours compris l'intérêt des études moi! Non vraiment on sentait qu'il n'avait plus toute la possession de ses moyens. La mémoire commençait à flancher.
Il reprit "Tu te souviens quand tu nous avais annoncé que tu envisageais une carrière de musicien, alors que tu venais de monter un groupe? Et des répétitions où vous ne foutiez rien en pensant que votre génie naturel suffirait à pallier aux défauts de votre apprentissage? Combien de temps ça a duré? Presqu'un an je crois non?"

Non, en fait, pas presque…Un entier. …J'avais eu cette idée en août 73 et le projet fut abandonné en août 74.

Elle avait 15 ans…et n'aimait pas Didier. J'ai eu beau lui expliquer, mais non…Elle ne l'aimait pas.
J'allais avoir 16 ans et elle partait à la fin du mois… Alors après avoir reporté plusieurs fois les répétitions, on a fini par ne plus répéter…Puis il y eu septembre et la rentrée, bref, on a plus reparlé du groupe.
Mais ce n'était pas pareil!

- C'était après ou avant que vous soyez en seconde?
- C'était l'année d'avant.
Je venais d'avoir mon BEPC et elle était si brune que j'en oubliais les copains. Y'a pas idée aussi d'être aussi brune!

"Christine c'est comme ça qu'elle s'appelait non?"
Qu'est ce qu'il me racontait? D'où connaissait-il son nom? Comment savait-il? Mais pourquoi faisait-il se rapprochement avec le groupe?
- Tu la connaissais?
- D'après toi?
- Mais tu ne m'en as jamais parlé! Qui t'avais mis au courant?
- D'après toi?
- Maman?
- …!
- Mais elle n'en savait rien!
- Ah… Tu croyais ça?
Je n'en avais jamais parlé à personne, qui aurait pu comprendre?
Je me souviens encore des trésors de discrétions qu'on avait déployé…Même les copains ne savaient pas. Et maman était au courant??

Guillaume entra et sans répondre à papa qui me regardait l'œil en coin, je lui demandais si sa ballade s'était bien passée.
Il était parti en début d'après midi pour faire un tour, nous avait-il dit et prendre des photos. Un travail pour la fac, une histoire d'accompagnement d'un texte lu par un copain. Je n'avais pas tout saisi mais ça paraissait important…
Il avait maintenant un train à prendre et nous étions déjà en retard.
On couru à la maison, il grimpa dans sa chambre, en redescendit avec un sac à dos débordant de vêtements visiblement entassés. C'était sa méthode de rangement…la force du genou appliquée de manière sommitale sur un sac récalcitrant. Sans conteste il ne voulait pas s'en départir.
Il embrassa Claudie en passant dans le salon et lui cria avant de fermer la porte " maman, t'oublies pas hein?". J'étais déjà dans la voiture.

La radio diffusait "Les jardins du casino"…
- Dis donc c'est la première fois que j'entends ça au poste!
- On dirait Brel non?
- Oui, une de ses meilleures chansons sans doute…
Et me voilà en train de doubler le grand Jacques...
Quand l'exécution fut menée à son terme, Guillaume me dit:
- Tu les as vraiment toutes apprises?
Il faisait allusion à une conversation que nous avions eu quelques semaines auparavant et où je lui avais dit connaître toutes les chansons de Brel.
- Oui, toutes. Même celles qu'il a écrite pour d'autres.
- Il a écrit pour qui?
- Pour Sacha Distel "Les crocodiles" je crois, pour Gréco aussi "Vieille"…
- Brel a écrit pour Sacha Distel??
- Oui pourquoi?
- C'est pas son style! Il faisait un peu "plan plan" le Sacha…
Un peu "plan-plan"… Il se mettait à ma portée… Car c'était une expression que j'employais mais qui ne faisait plus partie, et depuis longtemps déjà, du vocabulaire des adolescents.

Mais ce n'était plus un adolescent, c'était un jeune…Puisqu'il paraît que c'est un état particulier que tout le monde à l'air de cerner, sauf une poignée d'irréductibles, dont je fais parti et qui considèrent que les états de l'homme sont l'enfance, l'adolescence et l'âge adulte. Autant dire des néanderthaliens.
Pour l'heure, je ne voulais pas entrer dans ce débat, nous avions un train qui attendait. Enfin…c'était une espérance car, à ma montre, le temps s'était mis à cavaler plus vite que d'habitude encore.

Je me taisais donc et plongeais avec concentration dans une conduite pressée.
Mais son "plan plan" revenait à mes pensées.
Je réalisais tout à coup que j'avais eu la même réaction quand j'avais appris que mon Jacques avait écrit pour Distel.
Alors, après avoir appris laborieusement de ce que j'estimais être au niveau de son talent il y avait encore ces trucs écrits pour les autres, empilés sur la table de nuit, qui me regardaient. J'avais 22 ou 23 ans peut-être…
L'idée avait pourtant fait son chemin sans que je m'en aperçoive, elle s'était petit à petit installée; mettant à mal quelques principes dont l'un était qu'un artiste - un vrai bien sûr, les autres (ceux qui ne sont pas vrais) n'étant que des peigne-culs mercantiles- le vrai donc, ne pouvait être que pétri d'un génie permanent auquel les Sacha Distel et autres besogneux de la chanson n'avaient pas accès.
Mais voilà, la vie commençait à me faire entrevoir certains abandons…

- On va être à la bourre, me dit Guillaume
- Non, nous sommes à la bourre.
On arrivait à la gare, il lui restait 3mn pour entrer dans le train. Un coup de chance, nous avions pensé à prendre son billet la veille, ce qui n'était pas une habitude très installée au grand dam de Claudie.
Je me garais, il avait déjà ouvert la portière. Il sortit, prit son sac sur le siège arrière et me fit un signe de main en courant vers le hall. Je lui dis "au revoir"il se retourna et me lança "dis à maman qu'elle n'oublie pas!".
J'attendais encore quelques minutes, au cas où le train serait parti sans lui, mais non, visiblement toute la SNCF s'était mobilisée pour nous satisfaire.

Une fois rentré, en accrochant les clés de la voiture et tant que j'y pensais, je dis à Claudie:
- Guillaume m'a dit de te rappeler que tu n'oublies pas."
- Je sais, il me l'a dit avant de partir! Décidément il y tient à celle là!
- Et que dois tu ne pas oublier?
- Qu'Elodie vient le week-end prochain avec lui.
- Tout le week-end?
- Oui.
- Mais il sait bien que son frangin fait venir Max, on la fera coucher où?
- Tu veux dire avec qui? Me répondit-elle d'un air moqueur.

… Guillaume allait avoir 19 ans.

Je me rappelais alors Christine… et maman.
Avatar

Evemarie

Posts: 2187

Membre

T'as refait Compostelle, toi !
Une si longue et belle histoire, j'en reste sans voix !
Suis toute éberluée, moi !
Bon quand la parole me sera revenue, je reviendrai.
PS: t'as du y passer du temps pour l'écrire.
Avatar

Pierre

Posts: 6100

Membre

M'en parle pas...!!
Avatar

Catriane

Posts: 419

Membre

tranche de vie !j'aime bien tes textes les détails les rendent vivants !c'est bizarre mais le prénom de Christine semble avoir été changé ??? va savoir ...
Avatar

Pierre

Posts: 6100

Membre

Celui de Christine... non.