C'est l'heure sale, la nuit tombe d'un coup, sur la vitre embuée du bus, j'essuie de mon gant le froid, je n'aime pas le soir qui tombe en Novembre.
Je me laisse bercer par les arrêts fréquents, 17heures, c'est l'heure de pointe, les écoliers, les étudiants,les technocrates, les mères de famille, tout ce monde rentre au bercail dans un boucan indescriptible.
Au fond du bus, une grappe de mômes débitent des chapelets de mots ordurieux, au moins douze par phrase, une fille surenchérit… c'est l'escalade sur fond de musique.
A mes côtés vient s'asseoir un mec. Avec mon « syndrome de la nuit qui tombe », je me raccroche à un rien, mon voisin donc pas mal, enfin pour passer la demi-heure suivante impossible de continuer ma lecture,des yeux bleus abrités par des sourcils broussailleux, jeans, veste de cuir.
Il a dit une phrase banale quand il s'est tourné vers moi et ce faisant, m'a jeté son haleine alccoolisé au visage.
A un moment donné, emporté par son élan, c'est vrai que l'alcool déshinibe, il a frôlé ma main. Il voulait savoir à quelle station je descendais… et bla bla bli…
Je me suis dit que c'était un accident d'appréciation de la distance, que cela ne se reproduirait plus, qu'il n'oserait pas me toucher encore une fois.
Et si. Dans un autre envol lyrique sa main est venue se poser sur la mienne !
Réfrenant mon envie de lui claquer sa gueule, je l'ai détesté à ce moment précis, j'ai mis mes mains sous mon grand sac.
A malin, malin et demi ai-je pensé comme si c'était un jeu du chat et de la souris. N'étais-je point le chat ?
J'entendais vaguement les propos qu'il continuait de me distiller dans l'oreille, il en était aux propos racistes, la vois pâteuse.
Je me suis éloignée mentalement.
Je pensais à mon père, cet autre alcoolique.
Je pensais à ce que ma mère et nous, ses trois enfants avions du endurer.
Cette enfance bafouée.
Je pensais au jour où, nous prenant à témoin ma mère avait souhaité « que cette ordure crève ! »
Je me suis souvenue de mon amour déchirée pour cet homme, comment aimer un père qui brandit une hache et menace sa famille ?
Accepter ? obligée d'accepter d'être la fille de cet homme, si cet homme n'était pas mon père, moi, petite fille, je n'existerais pas.
Moi, la femme, je me suis juré de ne jamais donner prise à un homme alcoolique.
Je pensais à toutes ces femmes, ces enfants, qui payaient un lourd tribu aujourd'hui encore, asservis par une religion, une condition sociale, un être violent. C'est dans la famille que la violence se fait la plus menaçante parce que sourde, cachée.
Oui, j'avais beaucoup de chance.
J'ai refermé le gros bouton noir du col de ma veste fuschia.
J'ai sauté du bus, légère, le crachin, pfff.
Dans cinq toutes petites minutes j'ouvrirai ma porte.