Le martinet.
Ce n’était pas le fouet qui semait la terreur dans l’esprit des élèves des neuf premières années du primaire, mais le martinet. Il n’avait rien à voir avec l’oiseau du même nom. Quand j’aperçus cet instrument « pédagogique », je me sentis rempli d’un respect pour l’autorité et d’une crainte qui avait sûrement quelque rapport avec le commencement de la sagesse. En effet, le directeur était venu dans la classe tout spécialement pour nous le montrer. C’était un bloc rectangulaire noir et relativement souple qui faisait bien dix centimètres sur quarante contre quatre bons centimètres d’épaisseur. En apparence, il semblait composé du même matériau que les courroies de ventilateur d’auto.
Étant déjà timoré par la seule voix de mon institutrice, pourtant très belle et fort gentille, imaginez ma terreur quand, pour faire une démonstration aussi édifiante que persuasive, le frère, Roger, surnommé tit-Coq par les plus vieux, fit claquer l’instrument de torture sur le coin d’un pupitre. Clac ! Le bruit résonna à mes oreilles comme un coup de pistolet. Toute la classe fit le saut. Et j’en restai quelques instants les tympans tout assourdis. Exista-t-il jamais pour moi, moment plus favorable de prendre la ferme résolution de toujours rester bien sage en classe et d’obéir à la lettre aux moindres consignes ? Au grand soulagement de tous, le directeur sortit bientôt répéter sa démonstration dans une autre classe ...
C’était un homme d’une quarantaine d’années, au teint rougeaud, aux yeux globuleux et sombres, à fleur de tête comme ceux d'une barbotte. Il avait les cheveux noirs. Affligé d’un début de calvitie de type napoléonien, il tenait son surnom de la houppe à la Louis-Joseph Papineau, ( coiffure jadis à la mode au 19e siècle ), qui s’élevait au sommet du front, lequel allait en rétrécissant. Agressif comme un adjudant militaire, il faisait régner la discipline d’une main d’acier dans l'école. Dès qu’il sonnait la fin de la récréation du haut de la véranda, chaque élève devait d'abord figer sur place. Au deuxième coup, tous devaient courir en silence prendre leur rang en ligne bien droite. Malheur aux retardataires ou aux bavards, car il avait la vue perçante et redoutable ! On se serait cru à la caserne.
En fait, il appartenait à cette communauté janséniste de frères enseignants qui recrutait ses candidats dès l’âge de onze ans, soi-disant pour les préserver du vice d’un monde corrompu. Les novices étaient endoctrinés en serres chaudes trois cent soixante-deux jours par année. On les emprisonnait dans un juvénat dont ils ne pouvaient plus sortir que trois jours par an pour visiter leur famille.
Leurs professeurs qui étaient aussi des religieux avec un niveau moyen d’environ huit ans de scolarité, instruisaient et fanatisaient les postulants dans la rejet du monde, la terreur de l’enfer, l’horreur du péché, le dégoût de la femme et surtout, la haine de la chair omniprésente. On y professait les superstitions les plus incroyables dont, entre autres, l’existence de ce fameux passeport céleste, grâce auquel il ne pouvait s’écouler plus de vingt-quatre heures entre la mort d’un religieux et son entrée dans la béatitude du paradis.
Aucun de ces futurs enseignants ne fréquentait l’université, ce lieu de perdition, par crainte de contamination. Vers l’âge de dix-huit ans, on les expédiait dans les écoles, avec, comme seule pédagogie, l’interdiction de sourire en classe et l’obligation d’être toujours intraitables afin de conserver leur autorité sur les enfants. Heureusement que pour les trois premières années, c’était des institutrices qui étaient responsables des petits, toujours soumises évidemment à l’autorité absolue et à la discipline de ces ayatollahs de l’instruction publique. Ils étaient prisés par le gouvernement qui les employait pour le gîte et couvert, et un salaire de famine.
Le lendemain de la menaçante performance du directeur, nous eûmes droit à une démonstration in vivo comme complément d'édification. « Ding! Dong! » C’était un appel à tous, par le système d’intercom. Comme quoi, on n’arrête pas le progrès! - « Attention! Attention! Ici votre directeur. Vous allez maintenant assister à la punition de l’élève X de la cinquième année b qui, en plus de ne pas faire ses devoirs, s’est permis de s’absenter de l’école sans autorisation. Etant donné la gravité de ses délits, ce sera cinq coups de martinet dans chaque main. »
Oh oui! Je les ai bien entendus ces dix claquements de martinets, entremêlés des hurlements de douleur que poussait la victime. Sidéré pas la méchanceté de la " robe noire ", j’en avais les larmes aux yeux. La classe retenait son souffle. La tension était palpable. La terreur aussi. On se serait cru dans l’orphelinat d’un des romans de Charles Dickens où un sadique prend plaisir chaque jour à rosser les orphelins à coups de fouet. C'était irréel, tant de brutalité ! Et c’est seulement à la récréation que je ressentis la tension disparaître en moi, lorsqu’un compagnon m’amena découvrir un nid d’hirondelle dans la cavité d’un poteau d’électricité près du trottoir.
À sept ans, c’était la première fois que j’en voyais un, que j’en touchais un, devrais-je dire, car après avoir introduit sa main dans le poteau, mon compagnon m’invita à faire comme lui pour constater le fait. Délicatement, je m’y risquai. J’étais émerveillé. Trois oeufs minuscules! C’était tout chaud et tout soyeux. On aurait dit les plumes d'un ange, car l’hirondelle bâtit son nid des duvets les plus fins. Sans rien déranger, je ressortais les doigts du nid quand soudain, j’entendis : « Ding! Dong! » Et la voix grave et menaçante du tortionnaire du haut de son balcon : « Élève X, venez à mon bureau immédiatement ! »
Du coup, l’angoisse me saisit à la gorge et le cœur me manqua. « Je devais avoir commis quelque chose de très grave sans le savoir, pensais-je. Qu'allait-il m’arriver ? » En retenant mon souffle et en bon petit garçon obéissant, mais aussi pour éviter d’aggraver mon cas, je me présentai à son bureau. Il m’attendait debout, l’air sévère et inflexible, le martinet à la main. J'avais pleuré déjà tout le long du trajet. Je crus m’évanouir en voyant le monstre en soutane, le tortionnaire.
– « Eh bien! On joue dans le nid des hirondelles maintenant ? » Je lui répondis les yeux plein de larmes : - « Je ne savais pas que c’était défendu. Je ne pensais pas que c’était mal. Je ne le ferai plus. Je vous le promets. » J'étais plein de contrition et de ferme propos de ne plus recommencer. Mais lui, il ne voulait rien entendre. - « Donne ta main, dit-il d’une voix dure, " tout en affichant un sourire cruel et sadique, " celle que tu as mis dans le nid. " Ses petits yeux de poisson-chat brillaient d'une joie à peine dissimulée.
Je n’osais pas la lui refuser. Je la tendis timidement. Il me saisit le bras. Dans mon imagination d’enfant, je m’attendais à une douleur atroce. La mort, peut-être ! ... Je fermai les yeux pour ne pas voir mon exécution. Allais-je survivre à un tel carnage ? Et « Clac! » le coup, un seul, s’abattit, puissant, jusqu’au milieu de mon poignet. Le mal fut à la hauteur de mon imagination. Ça pinçait, chauffait et brûlait vivement tout à la fois ! Jamais de ma courte vie, je n’avais ressenti une douleur physique aussi acerbe. " Retourne dans ta classe ! " m'ordonna-t-il de sa grosse voix bourrue et autoritaire.
En sortant de son bureau, je me regardai la main à travers mes pleurs. Elle était encore là ! ... Brûlante et rouge foncé, je la sentais enfler de sorte que j’avais peine à plier les doigts. La douleur irradiait comme des milliers de fléchettes qui jaillissaient de toutes parts vers l'extérieur de la chair en perçant la peau.
Je regagnai ma classe tout en m’essuyant les yeux. À qui pourrais-je confier ma peine et ma révolte d’avoir été si injustement et si sévèrement puni ? Certainement pas à mon père qui n’y aurait rien compris. Et je pensai à l’autre élève et à ses cinq coups par main, qui resta au moins deux journées sans pouvoir plier les doigts tant ils étaient enflés. Un sentiment de fatalité et d'impuissance m'envahit.
La leçon que je tirai de ce cauchemar, ce fut qu’il n’y avait aucune compréhension, ni aucune compassion à attendre de ceux qu’on surnommait les « corneilles », qu’ils étaient intraitables, ces moines ignorants, sans aucune psychologie. Ceci s’est vérifié plusieurs fois par la suite jusqu’à ce que, après ma septième année, je quitte définitivement cette école cauchemardesque pour ne plus jamais y revenir.