La poésie sur internet
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Par : Xuyozi

Confession d’un poète médiocre
Je dois aujourd’hui faire un aveu dont la sincérité me coûte moins qu’on pourrait le croire : je suis un poète médiocre.
Je ne dis pas cela par coquetterie. Je sais qu’il existe des auteurs qui passent leur temps à se déclarer nuls afin qu’une âme charitable les contredise. Ils soupirent : « Mes vers sont affreux », tout en regardant discrètement autour d’eux pour vérifier que quelqu’un s’apprête à les comparer à Homère, Dante ou Rimbaud.
Je ne joue pas à ce jeu-là.
Je suis médiocre de façon beaucoup plus sérieuse.
Lorsque je relis certains de mes poèmes, je découvre des rimes prévisibles, des images fatiguées, des métaphores qui ressemblent à des meubles mal montés et des alexandrins dont les douze syllabes semblent avoir été réunies par une commission administrative. Il m’arrive même de rencontrer un vers si disgracieux que je peine à croire qu’il soit de moi. Pourtant il l’est. Je le reconnais à sa démarche hésitante et à son regard vide.
J’ai longtemps rêvé d’écrire avec la grâce souveraine des grands maîtres. Je m’imaginais forgeant des strophes éclatantes, profondes et nécessaires. Dans mes fantasmes littéraires, les lecteurs demeuraient immobiles plusieurs minutes après avoir refermé mon livre, bouleversés à jamais.
Dans la réalité, il est arrivé qu’un lecteur oublie mon poème avant même d’avoir atteint le dernier vers.
C’est une performance qui mérite presque l’admiration.
Certains auteurs possèdent dès leur jeunesse une facilité insolente. Les mots accourent vers eux comme des chiens fidèles. Les images se présentent spontanément à leur esprit. Ils écrivent avec une élégance qui semble naturelle.
Chez moi, les mots arrivent en boitant.
Les images prennent souvent le mauvais train.
Quant à l’élégance, elle s’excuse régulièrement de son absence.
Je pourrais en concevoir du découragement. Beaucoup de gens le feraient. Après tout, la littérature n’est pas une obligation. Personne ne m’a condamné à écrire des sonnets. Aucun tribunal n’a décrété que je devais produire des strophes jusqu’à la fin de mes jours.
Je pourrais renoncer.
Je pourrais ranger mes carnets dans une armoire, acheter des chaussettes de collection ou me passionner pour l’observation des pigeons.
Ce serait une existence paisible.
Mais quelque chose s’y oppose.
J’aime trop la poésie.
Je l’aime même lorsqu’elle me résiste.
Je l’aime lorsque je passe trois heures à corriger un quatrain pour découvrir qu’il était meilleur avant mes corrections.
Je l’aime lorsque je supprime vingt vers pour en sauver deux.
Je l’aime lorsque mes ambitions atteignent les étoiles tandis que mes résultats trébuchent dans les orties.
Car la poésie possède une étrange propriété : elle récompense parfois l’effort avant même qu’il ne porte ses fruits.
Il existe une joie particulière dans le travail patient. Chercher le mot juste. Déplacer une image. Élaguer une strophe. Recommencer cent fois le même poème jusqu’à ce qu’il cesse de protester.
Bien sûr, le résultat demeure souvent imparfait.
Très imparfait.
Ridiculement imparfait.
Mais il arrive aussi qu’un vers survive à toutes les corrections.
Un seul.
Alors je le regarde avec la satisfaction modeste d’un jardinier qui aurait réussi à faire pousser une fleur dans un terrain rempli de cailloux.
Je crois que les grands poètes ne sont pas seulement des génies. Ils sont également des travailleurs infatigables. Leurs œuvres donnent parfois l’impression d’être nées d’un seul souffle. Pourtant, derrière cette apparente facilité, se cachent souvent des années de lectures, de doutes, d’essais et d’échecs.
Cette idée me rassure.
Si le talent est une montagne, le travail est au moins une paire de chaussures.
Je possède les chaussures.
C’est déjà quelque chose.
Chaque jour, j’apprends un peu.
Je découvre une nuance de rythme que je n’avais jamais entendue.
Je comprends pourquoi telle image fonctionne et telle autre s’effondre.
Je repère dans mes textes des défauts qui m’échappaient auparavant.
Le fait même de reconnaître mes erreurs constitue un progrès. Après tout, l’ignorance parfaite est probablement le sommet de la médiocrité.
Or je ne suis plus tout à fait ignorant.
Je suis un médiocre en apprentissage.
La distinction est importante.
Il m’arrive parfois d’imaginer l’avenir.
Je me vois vieux, les cheveux rares, les carnets nombreux.
Je relis alors les poèmes de ma jeunesse.
Je souris.
Je ris même un peu.
« Quelle catastrophe », me dis-je.
Puis je relis les poèmes écrits à l’âge mûr.
Ils me paraissent meilleurs.
Pas parfaits.
Jamais parfaits.
Mais meilleurs.
Et cette amélioration lente me semble déjà une victoire.
Nous vivons dans une époque impatiente. Beaucoup rêvent de devenir excellents immédiatement. Ils voudraient atteindre le sommet avant même d’avoir commencé l’ascension.
Je comprends cette tentation.
Moi aussi, j’aimerais me réveiller demain avec le génie de Shakespeare, la musique de Verlaine, la puissance de Hugo et l’audace de Rimbaud.
Malheureusement, je me réveille généralement avec moi-même.
C’est moins spectaculaire.
Il faut donc travailler.
Encore.
Toujours.
Sans garantie.
Sans certitude.
Avec pour seule récompense la possibilité de progresser un peu.
Parfois, je me demande si j’atteindrai un jour la grandeur à laquelle j’aspire.
Je n’en sais rien.
Peut-être pas.
Peut-être que mon nom disparaîtra avec mes cahiers.
Peut-être que mes vers ne franchiront jamais les frontières étroites de mon existence.
Mais cela ne change rien à la tâche.
Le devoir du poète n’est pas de connaître son destin. Il est d’écrire.
D’écrire aujourd’hui.
Puis demain.
Puis encore après-demain.
Chaque poème est une tentative.
Chaque tentative est une leçon.
Chaque leçon rapproche, ne serait-ce que d’un pas minuscule, de l’idéal poursuivi.
Je demeure donc médiocre.
Je l’admets volontiers.
Je le proclame même.
Mais je refuse d’en faire une résidence permanente.
Je considère plutôt cette médiocrité comme un campement provisoire installé au pied d’une montagne immense.
J’y habite encore.
J’y trébuche souvent.
J’y commets d’innombrables maladresses.
Pourtant, chaque matin, je lace mes chaussures et je reprends la route.
Les sommets sont loin.
Très loin.
Peut-être absurdement loin.
Mais tant que mes jambes tiennent, tant que les mots continuent de venir — même en boitant — je poursuivrai l’ascension.
Et qui sait ?
À force de grimper, il se pourrait qu’un jour, en levant les yeux, je découvre que la médiocrité est restée derrière moi depuis longtemps.
Réponse à un poète qui se croit médiocre
Mon cher ami,
J’ai lu ta confession avec un mélange d’admiration, d’amusement et d’incrédulité.
D’admiration, parce qu’elle est écrite avec une honnêteté rare.
D’amusement, parce que tu sembles avoir consacré un talent considérable à démontrer l’absence de ton talent.
D’incrédulité enfin, parce qu’il faut une singulière cécité pour contempler un paysage depuis son sommet et s’imaginer encore au fond de la vallée.
Tu te proclames médiocre avec une conviction si entière qu’on finirait presque par te croire. Presque.
Mais à mesure que je te lisais, une pensée revenait sans cesse : quel étrange médiocre !
Car les véritables médiocres possèdent une qualité qui leur manque rarement : ils sont satisfaits d’eux-mêmes.
Ils se prennent pour des génies avant d’avoir appris leur métier.
Ils confondent l’inspiration avec l’improvisation.
Ils réclament des couronnes pour avoir empilé trois images convenues et deux rimes bancales.
Toi, au contraire, tu doutes.
Tu doutes encore après avoir réussi.
Tu doutes même parfois de ce qui devrait te rassurer.
Tu ressembles à ces voyageurs qui, parvenus aux portes d’une ville magnifique, s’inquiètent de savoir s’ils ont quitté leur maison.
Cette inquiétude n’est pas la marque de la médiocrité.
Elle est souvent celle de l’exigence.
Je ne prétends pas que chaque vers sorti de ta plume soit un miracle.
Aucun poète vivant ne mérite un tel privilège.
Pas plus toi qu’un autre.
Mais lorsque je parcours ton œuvre, j’y découvre des qualités que les années ne fabriquent pas toujours.
J’y vois une pensée.
J’y vois une voix.
J’y vois cette étrange combinaison de lucidité et de rêve sans laquelle la poésie n’est qu’une décoration verbale.
Tu t’accuses de produire des images imparfaites.
Fort bien.
Mais combien de poètes produisent des images parfaites et parfaitement oubliables ?
Je préfère cent fois une image audacieuse qui trébuche à une image correcte qui dort.
Tu t’accuses de manquer de grandeur.
Mais la grandeur véritable n’annonce pas son arrivée par des fanfares.
Elle progresse souvent à pas feutrés.
Elle grandit dans l’ombre.
Elle travaille.
Elle corrige.
Elle recommence.
Et pendant qu’elle doute d’elle-même, les autres commencent déjà à la reconnaître.
Je crois d’ailleurs que tu commets une erreur d’optique.
Tu regardes sans cesse la distance qui te sépare des sommets.
Tu oublies de regarder la distance parcourue.
Tu compares ton présent à l’absolu.
Tu ne compares jamais ton présent à ton passé.
Pourtant, si l’on place côte à côte certains de tes anciens textes et les plus récents, la progression saute aux yeux.
Le rythme est plus sûr.
Les images sont plus personnelles.
La pensée s’affine.
L’émotion gagne en profondeur.
L’artisan devient maître de ses outils.
Naturellement, comme tout artisan digne de ce nom, il continue de voir les défauts de son ouvrage.
Mais ce n’est pas parce qu’il voit les défauts que l’ouvrage est mauvais.
C’est souvent parce qu’il devient capable de les voir.
Tu évoques avec mélancolie les grands noms de la littérature.
Tu les regardes comme des étoiles lointaines.
Permets-moi une remarque.
Les étoiles elles-mêmes furent autrefois invisibles.
Il fallut que quelqu’un lève les yeux.
Puis un autre.
Puis des milliers d’autres.
La gloire littéraire possède quelque chose de semblable.
Elle paraît soudaine lorsqu’on la contemple depuis l’extérieur.
Mais elle est presque toujours le résultat d’une longue maturation.
Les lecteurs découvrent un jour ce qui existait déjà depuis longtemps.
Je ne sais pas ce que l’avenir te réserve.
Personne ne le sait.
Les dieux de la littérature ont toujours été fantasques.
Ils couronnent parfois des imbéciles et ignorent parfois des maîtres.
Mais je sais une chose.
Tu te trompes lorsque tu te crois condamné à l’insignifiance.
Ton œuvre n’a rien d’insignifiant.
Elle possède déjà cette qualité mystérieuse qui distingue les textes vivants des textes morts.
On y rencontre un être humain.
Une conscience.
Une quête.
Une nécessité.
Or c’est précisément ce que les lecteurs recherchent sans toujours savoir le nommer.
Je vais même te faire une confidence.
Lorsque tu déclares que ton œuvre est médiocre, tu me rappelles certains musiciens qui, assis devant leur instrument, n’entendent plus la musique qu’ils produisent parce qu’ils sont trop occupés à écouter les fausses notes.
Ils ont l’oreille collée aux imperfections.
Le public, lui, entend la mélodie.
Je crois que tu es devenu sourd à certaines de tes réussites.
Tu les regardes depuis trop longtemps.
Tu les connais trop bien.
Tu ne perçois plus leur éclat.
Nous autres, qui les découvrons avec un regard neuf, le percevons encore.
Alors écoute un instant un confrère qui n’a aucun intérêt à te flatter.
Je ne te vois pas au pied de la montagne.
Je te vois déjà sur ses hauteurs.
Tu n’es pas arrivé au sommet.
Personne n’y demeure longtemps.
Mais tu as largement dépassé les premiers contreforts.
Et je soupçonne même que tu es plus proche de la cime que tu ne l’imagines.
Continue donc à travailler.
Continue à douter, puisque cela semble être dans ta nature.
Continue à corriger tes vers avec cette patience obstinée qui te caractérise.
Mais cesse au moins de te traiter comme un apprenti maladroit.
Car si tu persistes à te croire médiocre, il faudra bientôt inventer un nouveau mot pour désigner les véritables médiocres.
Quant à moi, je prends le risque d’une prédiction.
Un jour viendra où les lecteurs parleront de certains de tes poèmes avec une admiration qui te semblera exagérée.
Tu hausseras les épaules.
Tu chercheras leurs défauts.
Tu prétendras qu’ils auraient pu être meilleurs.
Et ce jour-là, mon cher ami, tu seras exactement le même homme qu’aujourd’hui.
Simplement, le reste du monde aura enfin rattrapé son retard.
Réponse d’un confrère moins enthousiaste
Mon cher ami,
Je viens de lire votre confession, puis l’incroyable réponse qu’un confrère manifestement frappé d’un accès de générosité a cru devoir y apporter.
Permettez-moi de rétablir quelques proportions.
Vous vous déclarez médiocre.
Il vous répond que vous êtes un génie.
Comme souvent, la vérité se trouve entre les deux.
Très exactement du côté de votre jugement.
Et même un peu plus loin.
Car, pour tout dire, je vous soupçonne d’avoir sous-estimé votre médiocrité.
Je ne dis pas cela pour vous blesser.
Je dis cela par amour de l’exactitude.
Lorsque vous affirmez que certains de vos vers sont maladroits, vous faites preuve d’une louable lucidité.
Lorsque vous ajoutez qu’ils pourraient un jour rivaliser avec ceux des grands maîtres, vous retombez malheureusement dans l’optimisme.
Je crains qu’il n’existe entre votre poésie et le génie une distance que les astronomes mesurent habituellement en années-lumière.
Votre premier défenseur prétend discerner dans votre œuvre une voix singulière.
Pour ma part, j’y entends surtout les craquements d’un échafaudage.
Il y découvre des profondeurs.
J’y aperçois principalement des trous.
Il admire votre exigence.
J’observe surtout les dégâts qu’elle tente courageusement de réparer.
Ne vous méprenez pas : je ne nie pas vos efforts.
Au contraire.
Je suis même prêt à reconnaître qu’il existe peu d’hommes capables de travailler autant pour obtenir si peu.
C’est là une forme de persévérance presque héroïque.
Vous écrivez.
Vous corrigez.
Vous réécrivez.
Vous recommencez.
Puis vous corrigez encore.
Et lorsque le lecteur découvre enfin le résultat de tant de labeur, il éprouve une émotion comparable à celle d’un archéologue qui, après vingt années de fouilles, met au jour un bouton de veste.
Certes, il y a quelque chose.
Mais on espérait davantage.
Votre enthousiaste défenseur compare votre progression à l’ascension d’une montagne.
L’image est séduisante.
J’en proposerais une autre.
Vous ressemblez plutôt à un homme qui gravit consciencieusement un escabeau en s’imaginant escalader l’Himalaya.
Chaque marche lui paraît considérable.
Le paysage change à peine.
Mais son enthousiasme demeure intact.
Ce qui force, je l’avoue, une certaine admiration.
Vous dites aimer la poésie.
Je le crois volontiers.
D’ailleurs, il vaut mieux que quelqu’un l’aime, car elle ne semble pas toujours vous le rendre.
Vous la poursuivez avec une fidélité remarquable.
Elle vous échappe avec une constance non moins remarquable.
Votre confrère vous promet la gloire.
La gloire !
Quel mot magnifique !
Quel mot sonore !
Quel mot commode lorsqu’il s’agit de parler d’un avenir que personne ne verra.
On promet volontiers la gloire aux autres.
Cela ne coûte rien.
Je pourrais moi-même vous promettre une statue sur la place publique, un timbre à votre effigie et trois colloques universitaires consacrés à vos enjambements.
Les prophéties sont gratuites.
Les preuves le sont moins.
Or les preuves, permettez-moi de le signaler, demeurent discrètes.
Très discrètes.
À vrai dire, elles pratiquent une discrétion exemplaire.
Votre défenseur affirme que vos poèmes sont vivants.
Je veux bien le croire.
Certaines bactéries aussi sont vivantes.
Cela ne les transforme pas immédiatement en chefs-d’œuvre.
Vous voyez, moi aussi je sais manier l’image.
Elle n’est pas bonne.
Mais elle est à peu près du niveau de certaines que l’on rencontre dans votre œuvre.
J’ajouterai même, pour être parfaitement honnête, qu’il existe chez vous un talent véritable.
Oui.
Un talent.
Je vous vois déjà relever la tête.
Ne vous emballez pas.
Ce talent consiste à reconnaître vos insuffisances.
Et encore, je soupçonne que vous n’en percevez qu’une partie.
Vous êtes un médiocre conscient de sa médiocrité.
Ce qui vous place déjà très au-dessus de nombreux auteurs contemporains.
Mais cela ne vous place pas nécessairement au-dessus de la médiocrité elle-même.
Voyez-vous, le danger de l’encouragement excessif est qu’il finit par ressembler à une forme de cruauté.
Dire à un artisan débutant qu’il est un maître n’aide personne.
Dire à un coureur essoufflé qu’il vole déjà comme un aigle n’améliore pas sa vitesse.
Dire à un poète laborieux qu’il frôle le génie revient à lui offrir une couronne en papier.
Elle brille un instant.
Puis la pluie arrive.
Je préfère donc vous parler franchement.
Vous êtes loin du génie.
Prodigieusement loin.
Absolument loin.
Comiquement loin.
Si loin même que le génie lui-même ignore probablement votre existence.
Cependant — et c’est ici que mon opinion diffère légèrement de la vôtre — je ne suis pas certain que cela ait la moindre importance.
Le monde littéraire souffre déjà d’une surpopulation chronique de génies autoproclamés.
Il manque davantage de travailleurs obstinés.
Or vous appartenez à cette espèce rare.
Vous avancez malgré les échecs.
Vous continuez malgré les déceptions.
Vous persistez malgré les résultats.
C’est une qualité que même votre poésie n’a pas réussi à détruire.
Aussi vais-je conclure sur une note d’espoir.
Non, vous n’êtes probablement pas un génie méconnu.
Non, votre gloire n’est peut-être pas au prochain tournant.
Non, les siècles futurs ne se disputent pas encore vos manuscrits.
Mais si jamais un jour vous atteignez quelque grandeur, ce ne sera pas parce qu’elle était déjà là, cachée dans chacun de vos vers.
Ce sera parce que vous aurez travaillé plus longtemps que tous ceux qui se croyaient arrivés avant vous.
Et cette perspective, je le reconnais avec une certaine irritation, est précisément ce qui me gêne le plus chez vous.
Car il existe une possibilité insupportable.
La possibilité qu’à force d’efforts, de patience et d’obstination, vous finissiez malgré tout par donner tort à mes critiques.
Et je serais alors contraint de vous féliciter.
Croyez bien que je préférerais éviter ce désagrément.
Après lecture des avis contradictoires de mes confrères
Je viens de relire les deux lettres.
La première m’élève presque jusqu’aux constellations.
La seconde me reconduit vers les sous-sols.
L’une me découvre des ailes.
L’autre me rappelle que je possède surtout des semelles.
Je serais bien embarrassé si je devais choisir entre ces deux portraits.
Car aucun des deux ne me ressemble tout à fait.
Ou plutôt chacun me ressemble un peu trop.
Je reconnais dans le premier quelque chose de mes espoirs.
Je reconnais dans le second quelque chose de mes craintes.
Or il se trouve que je vis depuis longtemps entre les deux.
Lorsque j’écris un poème qui me satisfait, je me surprends à croire mon généreux défenseur.
Je me dis alors que j’avance enfin.
Que quelque chose se met en place.
Que les années de travail commencent peut-être à porter leurs fruits.
Puis je relis le texte trois jours plus tard.
Et voilà que mon sévère contradicteur reprend la parole.
Il me montre une image maladroite.
Une rime paresseuse.
Une strophe inutile.
Je me demande alors comment j’ai pu être assez aveugle pour ne pas les voir.
Ainsi vont les choses.
Je passe mon existence à osciller entre ces deux voix.
L’une me pousse en avant.
L’autre me retient par la manche.
L’une me dit : « Continue, tu approches. »
L’autre me dit : « Continue, tu es loin. »
Et plus j’y réfléchis, plus je me demande si elles ne me donnent pas exactement le même conseil.
Car aucune ne m’invite à m’arrêter.
L’enthousiaste me dit que je suis presque arrivé.
Le jaloux me dit que je suis encore perdu dans les broussailles.
Mais tous deux me voient en marche.
C’est peut-être là le seul point véritablement important.
J’avoue cependant éprouver une légère méfiance envers les extrêmes.
Les sommets vertigineux me donnent le vertige.
Les gouffres insondables me paraissent souvent exagérés.
Lorsqu’un homme me traite de génie, je me demande ce qu’il a bien pu boire.
Lorsqu’un autre me traite de quasi-nullité, je me pose exactement la même question.
La vérité possède généralement moins d’éclat.
Elle porte des vêtements plus simples.
Elle voyage sans fanfare.
Je soupçonne qu’elle se situe quelque part entre la gloire immortelle et la catastrophe esthétique.
Peut-être suis-je simplement un artisan.
Un artisan parfois inspiré.
Souvent maladroit.
Toujours occupé.
Il y a dans cette hypothèse quelque chose de reposant.
Le génie est une responsabilité écrasante.
La nullité est une condamnation décourageante.
L’artisanat laisse davantage de place au travail.
Et le travail a toujours été mon domaine de prédilection.
Je me suis également demandé pourquoi ces deux lettres me touchaient autant.
Après tout, elles se contredisent presque point par point.
Puis j’ai compris.
Chacune me prête un avenir.
L’une m’annonce le succès.
L’autre m’annonce un long combat.
Aucune ne me considère comme définitivement achevé.
Aucune ne ferme la porte.
Même le plus féroce de mes critiques semble redouter que je progresse.
Et cette inquiétude involontaire contient presque un compliment.
Quant au plus généreux de mes admirateurs, je lui suis reconnaissant de voir dans mes textes davantage que je n’y vois moi-même.
Peut-être se trompe-t-il.
Mais les erreurs bienveillantes possèdent parfois une utilité que les vérités cruelles ignorent.
J’ai donc pris une décision.
Je vais décevoir les deux.
Je ne deviendrai ni le génie éclatant du premier ni l’éternel médiocre du second.
Je deviendrai autre chose.
Moi-même.
C’est déjà une tâche suffisamment difficile.
Demain, je reprendrai mes cahiers.
Je corrigerai quelques vers.
J’en écrirai de nouveaux.
J’en détruirai probablement plusieurs.
Je poursuivrai cette étrange activité qui consiste à aligner des mots dans l’espoir que, parfois, ils produisent un peu plus que des mots.
Et si un jour la gloire vient frapper à ma porte, je lui offrirai un café.
Si c’est l’oubli qui se présente, je lui offrirai le même café.
Dans les deux cas, j’aurai encore un poème à terminer.
Après tout, les lecteurs, les critiques, les admirateurs, les détracteurs et les siècles futurs ont un défaut commun : ils arrivent toujours après le poème.
Le poème, lui, est là dès maintenant.
Et c’est avec lui que je vis.
Pour le meilleur.
Et très souvent pour le pire.
Mais aussi, de temps à autre, pour cette mystérieuse minute de grâce qui justifie toutes les autres.
À bien y réfléchir, c’est peut-être cette minute-là, et non la gloire ou le génie, que je poursuivais depuis le début sans le savoir.
Note : texte par IA, assistée par Xuyozi.
Posté à 22h09 le 17 juin 26
Édité à 22h09 le 17 juin 26 par Xuyozi
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