Il est bon de taquiner les sacro-saints maîtres, lesquels n'hésitent pas à commettre quelques irrégularités. Taquinons un peu Ronsard.
Dans les Amours de Marie, les sonnets I et V commencent respectivement par « Tyard, on me blâmait, à mon commencement, » et « Cependant que tu vois le superbe visage ». Si les quatrains sont fidèles au modèle pétrarquéen repris pas Marot et Pelletier, les tercets s'écartent des choix retenus par ces derniers.
Le premier donne :
« Quand je tonne en mes vers, il a peur de me lire ;
Quand ma voix se désenfle, il ne fait qu'en médire.
Dis-moi de quel lien, force, tenaille, ou clous
Tiendrai-je ce Proté qui se change à tous coups ?
Tyard, je t'entends bien, il le faut laisser dire,
Et nous rire de lui, comme il se rit de nous. »
Ce sixain commence par un faux distique, puisque sa rime est reprise à l'avant dernier vers. Le schéma de rimes est ici : aab / bab
Quant au second, nous avons :
« Tu diras à Maigni, lisant ces vers ici :
« C'est grand cas que Ronsard est encore amoureux ! »
Mon Bellay, je le suis, et le veux être aussi,
Et ne veux confesser qu'amour soit malheureux,
Ou si c'est un malheur, baste, je délibère
De vivre malheureux en si belle misère. »
Cette fois-ci, le sixain se compose d'un quatrain de schéma abab, suivi d'un distique, soit donc le schéma d'ensemble abab / cc, ce qui, bien avant le règne de Shakespeare, caractérise le sonnet anglais ! Comment osa-t-il une telle infidélité aux fondateurs du sonnet français ? Ce faisant, sous forme de tercets, ce schéma aba / bcc renvoie à la tierce rime pratiquée par Pétrarque, où le vers 2 annonce le premier du tercet suivant.
Achevons en observant le sonnet CCXXIX des Amours de Cassandre, dont l'incipit est : « J'allai roulant ces larmes de mes yeux ». Nous lisons le sixain :
« Vous, saint troupeau, mon soutien et ma gloire,
Dont le beau vol m'a l'esprit enlevé,
Si autrefois m'avez permis de boire
Les eaux qui ont Hésiode abreuvé,
Soit pour jamais ce soupir engravé
Au plus saint lieu du temple de Mémoire. »
Cette fois-ci, aucun distique ne figure dans ce sixain, il ne réfère donc ni à un français (Marot ou Pelletier), ni à un anglais... Par contre, il s'appuie une fois encore sur le modèle de la tierce rime : aba / bba.
Ces irrégularités montrent que, du temps de Ronsard, la recherche d'une esthétique fondée était toujours active, et les modèles non figés : dépasser l'ancien en s'appuyant dessus.