Je ne répondrai pas :
« Malgré quelques recherches, je n’ai pu me passionner pour Caïn. J’ai seulement appris qu’il avait la réputation d’un animalier adroit. Cependant, je pense souvent à lui. C’est une pente d’esprit qui vous vient à Oran. Voici un artiste au nom sonore qui a laissé ici une œuvre sans importance. Plusieurs centaines de milliers d’hommes sont familiarisés avec les fauves débonnaires qu’il a placés devant une mairie prétentieuse. C’est une façon comme une autre de réussir en art. Sans doute, ces deux lions, comme des milliers d’œuvres du même genre, témoignent de tout autre chose que de talent. On a pu faire la « Ronde de Nuit », « saint François recevant les stigmates », « David » ou « l’Exaltation de la Fleur ». Caïn, lui, a dressé deux mufles hilares sur la place d’une province commerçante, outre-mer. Mais le David croulera un jour avec Florence et les lions seront peut-être sauvés du désastre. Encore une fois, ils témoignent d’autre chose.
Peut-on préciser cette idée ? il y a dans cette œuvre de l’insignifiance et de la solidité. L’esprit n’y est pour rien et la matière pour beaucoup. La médiocrité veut durer par tous les moyens, y compris le bronze. On lui refuse ses droits à l’éternité et elle les prend tous les jours. N’est-ce pas elle, l’éternité ? En tous cas, cette persévérance a de quoi émouvoir, et elle porte sa leçon, celle de tous les monuments d’Oran et Oran elle-même. Une heure par jour, une fois parmi d’autres, elle vous force à porter attention à ce qui n’a pas d’importance. L’esprit trouve profit à ces retours. C’est un peu son hygiène, et, puisqu’il lui faut absolument ses moments d’humilité, il me semble que cette occasion de s’abêtir est meilleure que d’autres. Tout ce qui est périssable désire durer. Disons donc que tout veut durer. Les œuvres humaines ne signifient rien d’autre et, à cet égard,, les lions de Caïn ont les mêmes chances que les ruines d’Angkor. Cela incline à la modestie. »
Mais suggèrerai :
« Un matin, où une brume légère qui stagnait sous les arbres annonçait les ardeurs d’une journée torride, ils allèrent se baigner dans le golfe dont on voyait du château scintiller les étendues liquides et éternellement vides. Une puissante voiture les emporta par des chemins cahotants. Un brouillard translucide et doux pesait sur tout ce paysage dont le caractère était apparu la première fois à Albert comme si intensément dramatique. Dans l’air entier circulait une fraîcheur salée et cinglante, accourue des gouffres de la mer et chargée d’une odeur plus enivrante que celle de la terre après la pluie : il semblait que chaque parcelle de la peau en épuisât simultanément les profondes délices, et , si l’on fermait les yeux, le corps prenait d’un coup pour les sens la forme d’une outre entièrement close de chaudes ténèbres, dont eût été perçue partout en même temps la paroi vivante et merveilleuse, au contact d’une fraîcheur non plus accidentelle, mais tellurique, et qui semblait irradiée par tous les pores de la planète autant que par le soleil son insupportable chaleur. Le vent claquant de la mer fouettait le visage en longues vagues lisses, arrachait au sable mouillé une poussière étincelante – et de grands oiseaux de mer aux longues ailes, par leur vol saccadé et leurs brusques arrêts, semblaient indiquer son flux et son reflux pareils à ceux de la mer sur des plages aériennes et invisibles où, les ailes étendues et immobiles, ils semblaient par instants s’échouer comme des blanches méduses. La grève mouillée était mangée par de longs bancs de brumes blanches que la mer plate, et qui réfléchissait les rayons presque horizontaux du soleil, éclairait par dessous d’un poudroiement lumineux, et les écharpes lisses du brouillard se distinguaient à peine pour l’œil surpris des flaques d’eau et des étendues unies du sable humide – comme si l’œil enchanté, au matin de la création, eût pu voir se dérouler le mystère naïf de la séparation des éléments.
Ils se dévêtirent parmi les tombes. Le soleil jaillit des brumes et éclaira de ses rayons cette scène au moment où Heide, dans sa radieuse nudité, marcha vers la mer d’un pas plus nerveux et plus doux que celui de la cavale des sables. Dans le paysage miroitant que composaient ces longs reflets mouillés, dans l’horizontalité toute-puissante de ces bancs de brume, de ces vagues plates et lisses, de ces rayons glissants du soleil elle surprit l’œil tout à coup par le miracle de sa verticalité. Sur la grève dévorée du soleil et d’où toute ombre était bannie elle fit courir des reflets sublimes. Il semblait qu’elle marchât sur les eaux. En face d’Herminien et d’Albert, dont l’œil courut alors longuement sur son dos puissant, lisse et ténébreux, sur la lourde masse de sa chevelure, dont la poitrine se souleva avec la merveilleuse lenteur de ses jambes, elle se découpa juste sur le disque du soleil levant, qui fit ruisseler jusqu’à ses pieds un tapis de feu liquide. Elle éleva ses bras, et soutint sans effort le ciel de ses mains comme une vivante cariatide. Il semblait que le flux de cette grâce prenante et inconnue ne pût se prolonger un instant de plus sans rompre les vaisseaux du cœur à son rythme étouffant. Alors, elle rejeta la tête en arrière, et ses épaules se haussèrent d’un mouvement frêle et doux, et le froid de l’écume qui vola sur sa poitrine et son ventre fit bondir en elle une volupté si insoutenable que ses lèvres se replièrent sur ses dents – et à la surprise des spectateurs jaillirent à l’instant de cette silhouette exaltante les mouvements désordonnés et fragiles d’une femme.»