Le bourgeois (Marivaux)

Par : Jim
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Jim

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Le bourgeois à Paris, Madame, est un animal mixte, qui tient du grand seigneur et du peuple.
Quand il a de la noblesse dans ses manières, il est presque toujours singe ; quand il a de la petitesse, il est naturel ; ainsi il est noble par imitation, et peuple par caractère.
Entre les bourgeois, la cérémonie est sans fin : je crois en savoir la raison, en suivant toujours mes principes.
Il règne, parmi les gens de qualité, une certaine politesse dégagée de toute fade affectation : cette politesse n'est autre chose qu'une façon d'agir naturelle, épurée de la grossièreté que pourrait avoir la nature.
Le bourgeois voudrait imiter cette politesse ; mais, malheureusement, son premier effort pour cela le tire de l'air naturel, et tout ce qu'il fait est cérémonie.
Le bourgeois dans ses ameublements, ses maisons et sa dépense, est souvent aussi magnifique que le sont les gens de qualité ; mais, la manière dont il produit sa magnificence a toujours un certain côté subalterne qui le met au-dessous de ce qu'il possède : y paraît-il indifférent ? On voit qu'il gêne sa vanité : en jouit-il avec faste ? Il s'y prend avec petitesse.
Le bourgeois est quelquefois fier avec les gens au-dessus de lui, mais c'est une fierté qu'il se donne, et non pas qu'il trouve en lui ; il fait comme ceux qui se haussent sur leurs talons pour paraître plus grands.
Un bourgeois qui s'en tient à sa condition, qui en sait les bornes et l'étendue, qui sauve son caractère de la petitesse de celui du peuple, qui s’abstient de tout amour de ressemblance avec l'homme de qualité, dont la conduite, en un mot, tient le juste milieu, cet homme serait mon sage.
Généralement parlant, à Paris, vous trouverez de la franchise et de l'amitié dans le bourgeois ; mais il ne faut point le tâter sur la bourse : une froideur subite et l'éloignement succéderont aux marques d'affection que vous en aurez reçues : le bourgeois alors se fait, de vous fuir, un principe de sagesse et d'habileté ; il se croirait votre dupe, s'il vous avait obligé.
Je connais un homme qui avait été longtemps en commerce d'amitié avec un bourgeois. Il eut, un jour, un besoin pressant de quelque somme d'argent ; il écrivit au bourgeois et le pria de la lui prêter. Je me trouvais chez lui, quand il reçut la lettre : il lui répondit qu'il lui était impossible de lui faire ce plaisir ; lorsque le laquais fut parti : « Monsieur... me demande de l'argent à emprunter, me dit-il : malpeste, qu'il est fin avec ses amitiés ! Mais j'en sais autant que lui.
Monsieur, répondis-je, il n'y a pas grande finesse à avoir besoin d'argent et à en demander à ses amis. - Bon ! Ses amis, reprit-il, il en a cinquante comme moi ; mais il n'aura garde de leur proposer la chose ; il sait bien qu'il n'y aurait rien à faire, et il m'a cru plus sot qu'un autre.
- Peut-être plus généreux, répondis-je.
- Il n'y a plus que les bêtes qui le sont », me dit-il.

Marivaux, Le spectateur français (1728).



Ce message a été édité - le 25-07-2022 à 03:39 par Jim