Les battants s'étaient ouverts et la noce sortait de l'église. Les mariés allaient bientôt apparaître dans l'encadrement de la porte. Leurs copains du club de foot se rangeaient de part et d'autre de l'escalier, chacun avait un ballon qu'il tenait à bout de bras et se mettait en place dans un joyeux ordonnancement réglé par le capitaine sans doute . Les photographes étaient déjà à pied d'oeuvre pour immortaliser l'apparition.
Chaque convive serrait dans une main la poignée de blé qu'on lui avait donné et se préparait à la lancer sur les nouveaux époux.
La place était bigarrée par les tenues des femmes qui s'offraient à ce chaud soleil de mai et les chapeaux protégeaient des épaules encore blanches où la tendresse sentait bon le printemps.
Face à l'église, à la terrasse du "Bar de la place" attablés sous le tilleul, nous prenions un demi. Y'avait Jean et Didier qui essayaient de me persuader que de toute façon on risquait rien vu qu'au deuxième tour personne ne voterait pour la Le Pen et que même si y'avait des zigues assez fadas pour lui faire passer le premier ils se raviseraient pour le second. Ils en étaient là quand Didier coupa d'un "vise un peu!" en tendant son index vers l'église.
Nos trois regards convergèrent vers les mariés qui venaient d'apparaître.
Lui dans son costume anthracite se confondait avec l'intérieur noir de l'église mais, elle se détachait dans une robe rouge écarlate.
C'est sa tenue qui avait fait réagir Didier. " Y'en a qui feraient n'importe quoi pour pas faire comme tout le monde" nous dit-il. Je ne relevais pas, voilà bien longtemps que j'avais renoncé à lui faire valoir qu'il n'était pas, lui non plus, comme les autres.
Pour vous donner un exemple, Didier ne boit jamais de bière sans Picon. Je dis bien jamais. Il considère que la bière sans Picon n'est pas de la bière. Vous n'êtes pas convaincus? Alors autre chose, Didier porte toujours, je dis bien toujours, une cigarette coincée entre son crâne et son oreille gauche. Ca ne vous suffit pas? Ok, Didier ne revêt jamais, je dis bien jamais, de vêtements rouges, quel que soit le rouge. Car, dit-il, il veut pas afficher ses opinions politiques.
Et puis surtout, surtout, Didier est tripier. Ne lui dites pas qu'il est boucher ou charcutier, il vous engueule. Non, il est tripier. Et il peut vous en parler des heures... Des abats blancs, des abats rouges, du savoir faire qu'il faut à la préparation des rognons, tripes et autres pieds paquets... des heures...
Il a la fibre tripière.
Moi je me disais que la mariée était bien jolie et que sa robe était pareille aux robes des mariées dans notre région, jusqu'au milieu du 19ème siècle... Mais c'était pas la peine d'en informer Didier.
Il aime le rouge sans le montrer. Le rouge est un peu à lui. Et je me demande si dans le fond il n'avait pas l'impression que la mariée le volait un peu.
Elle descendait les marches au bras de son époux, chacun de ses pas laissait entrevoir une cheville pâle et fine.
Didier devait me regarder, car il murmura à Jean" Regarde-le on dirait qu'il n'a jamais vu de mariée. De toute façon, vu comment elle est foutue il sera bientôt cocu". C'était un raccourci façon Didier.
Il dit à Emile le patron du bar: "remets nous ça".
Quand nous partîmes, je lui dis "tu ne l'a pas trouvé jolie?"
"Si, me répondit-il, mais tu sais bien j'ai du mal à le dire" et nous nous tûmes.
C'est dans ces moments que j'aime le plus Didier.