Le dit de la maison vieille
11
C’est d’abord le chemin qui s’arrête soudain
Au coin de la maison parmi l’herbe en bataille,
Puis c’est le temps jadis couché dans la rocaille
Qui se laisse approcher, caresser de la main.
Ce n’est pas un jardin, ce n’est pas une cour,
C’est de la terre nue sous les feuilles tombées,
C’est un arbre si vieux que ses branches courbées
Ne cueillent plus le vent, ne cherchent plus l’amour.
Les jours font le gros dos sous leur manteau rugueux
Que l’on croirait tissé des ronces vagabondes
Qui, grimpant le talus, serpentent jusqu’aux mondes
Que les champs ont enclos en leur sommeil ombreux.
Le toit, si fatigué, si proche du trépas,
Fidèle cependant, monte encore la garde
Et, lutteur obstiné dans la bise bavarde,
Défendra jusqu’au bout les trésors d’ici-bas.
Les volets rabattus sur un soleil pâli
Ont oublié la voix des chansons fredonnées,
Le silence fané des fenêtres fermées
Se tait, car il s’attache à demeurer poli.
Qui pousserait la porte et franchirait le seuil
Dérangerait l’absence au fond des pièces vides.
La poussière affaissée, lourde à force de rides,
Le laisserait entrer, lui ferait bon accueil.
Les années effacées sur les murs défraîchis
Ont tant à raconter : C’est là, dans la cuisine,
Au son de la pendule, au tictac qu’on devine,
Que les gestes, les mots, les regards sont assis.
La fraîcheur emperlée des matins de printemps,
Le clair frisson des fleurs, la rosée des prairies,
Les cloches du village et les Pâques jolies,
Les habits du dimanche, avec nœuds et volants …
Les travaux harassés sous le ciel des étés,
Le long parfum des foins dans la chaleur tranquille,
Les midis éblouis où bourdonne, immobile,
L’air peu à peu rempli d’orages redoutés …
Les roses du Quinze-Août, la fontaine où s’asseoir,
Les champignons des bois dans les livres d’école,
Le gris de la Toussaint où l’automne s’envole,
Les leçons répétées sous la lampe du soir …
La neige au pas feutré des Noëls étoilés,
Le givre des hivers aux vitres engourdies,
Le tricot des veillées, les châtaignes rôties,
Les giboulées enfin, et leurs grêlons pilés …
C’est alors le chemin qui, selon la saison,
Vient boire le café, le vin, la limonade.
Le voici qui salue déjà la cantonade :
‘’Quoi de neuf, les amis ? Comment va la maison* ?’’
*Ici le mot s'entend comme désignant les habitants,
la famille, plutôt que le bâtiment lui-même.
