DES FLEURS QUI SENTENT LA NAPHTALINE...
1 LA VIOLETTE
La dernière année de notre primaire avait eu le privilège de connaître enfin la mixité dans toutes les écoles communales. Les filles avaient donc descendu la colline pour pénétrer dans les locaux réservés jusque-là aux garnements que les filles regardaient comme elles l’avaient fait avec les fauves, trois mois auparavant, lors de la sortie scolaire au zoo de Vincennes ! Mon Dieu qu’ils étaient bêtes, ces attardés mais que les filles faisaient une belle basse-cour de dindes. La mixité était le résultat positif d’un mai 68 contestable hormis pour les cancres car cette année-là, les grandes vacances commencèrent avec huit semaines d’avance. Alors que mes parents baissaient régulièrement le rideau de la boulangerie, les futurs babacools qui iraient se fondre avec la nature sur le Larzac, en habit de camouflage, troquant le treillis contre des chemises à fleurs à large col (la classe, quoi !) scandaient au rythme des pavés : « Faites l’amour, pas la guerre ». Je débutai mes expériences florales, ce mercredi 15 septembre 1971, jour de mon entrée en 6ème. Il était venu me narguer devant la boutique familiale. Je n’accordais guère d’importance à son vélo flambant neuf. Il résumait toute la fierté de ses ritals de parents dont les mains heureusement me servirent de dictionnaire pour comprendre leurs débordements d’enthousiasme inconnus de mon entourage habituel. En effet, j’avais eu la faiblesse d’apporter les devoirs à leur cher fils malade. C’était mon rival. Mais à ma décharge, c’était l’incontournable rôle des délégués de classe, une nouveauté germée je crois, dans la tête des soixante-huitards, pédagogues laxistes. Je fis en effet partie de la dernière fournée d’élèves dont la mauvaise tenue et les fautes d’orthographe étaient sanctionnées par un zéro. Nous nous étions disputé la place de premier de la classe tout au long du CM2. Je n’allais pas me faire damer le pion par ce macho de macaroni en culottes courtes. Je valais mieux que ça et pourtant au second carnet de notes, il me coiffa sur le tableau d’honneur. J’étais ulcérée qu’un garçon eut ainsi la goujaterie de passer devant moi. La galanterie n’était pas encore l’expression d’un sexisme déguisé mais un devoir de garçon bien élevé. La guerre était déclarée. Il défendait ses couleurs d’étrangers n’ayant pas le droit à la paresse, je dé- fendais ma supériorité de fille. Oui, je revendique : supériorité car il n’était pas encore question de parité à l’époque. C’était la loi de la Nature mais les lois ne sont-elles pas là pour être remises en question ? Les grandes s’abreuvaient aux paroles d’une certaine Beauvoir qui indifféraient une gamine de mon âge. Mais son nom me faisait marrer depuis que j’avais vu à la télé que La Beauvoir voyait peut-être un troisième sexe, là où je n’en voyais que deux mais qu’une bonne paire de lunettes aurait suffi à cette féministe pour voir que son amant était moche comme un pou et qu’il louchait à vous donner mal à la tête. Je me jurai que j’aurais plus de discernement quand mon tour viendrait de faire mes choix. Ce fut ma première réflexion philosophique et la seule d’ailleurs avant que je n’aborde à mon tour, la Terminale. L’institutrice crut sans doute nous mettre d’accord avec le dernier carnet de notes. Elle nous colla premiers ex æquo. J’en rongeais mon frein toutes les grandes vacances pour un affront que je ne pourrais jamais laver. Il attendait sur le trottoir. Mon regard glissa sur ses jambes. Un pantalon long désormais les couvrait. Le petit garçon entrait dans la cour des grands. Il posa sur mon cartable un bouquet de violettes dont le parfum couvrit l’odeur écœurante des petits pains au chocolat. Ce fut sans doute son premier geste d’homme, ce fut le premier bouquet que je reçus avec l’air détaché des grandes dames. On fit le chemin ensemble jusqu’au collège sans se dire un mot. Nous avions enterré la hache de guerre. […]
2- LA ROSE
Yves Montand faisait danser sur la rose, Mitterrand déposait la sienne au Panthéon alors que depuis nos fiançailles rapides en février de cette année-là, Paul m’offrait une rose dès que la précédente répandait ses pétales sur le sol. Cette tradition maritale perdurera jusqu’à la naissance de notre troisième enfant. La fleur rouge finissait de s’épanouir dans un vase toujours le même, placé sur la télévision toujours plus performante, toujours plus grande, qui pesait un âne mort devenu obèse. Le parfum de la rose et sa robe de velours me réconciliaient avec ce coin de la maison que j’avais renoncé à épousseter. Pour la gloire de la fée du logis, je passais un coup de chiffon sur l’écran et la tablette de verre qui attiraient plus vite qu’il ne faut pour le dire, la poussière et les doigts collants de mes enfants ; j’abandonnais aux moutons, les fils à brouter. Je changeai l’eau, il se chargeait de la fleur. Je ne voyais jamais ni le papier de cristal, ni aucune fanfreluche. Il savait que j’exécrais qu’on m’offre un bouquet dans son emballage comme il me fut inconcevable de dîner d’une pizza dans son carton. Paul savait également que les roses que je préférais étaient celles qui portaient encore leurs éperons sur leur tige, que le duvet n’avait de sincérité qu’accompagné du piquant de la répartie. Que m’importait l’étiquette dorée « plaisir d’offrir », chargée de convaincre au besoin le client de débourser dix francs avec le sourire pour raser les murs comme un con le temps d’atteindre le bercail avec l’objet floral tenu d’une main empruntée. Il n’y avait aucun événement pour que la maîtresse gratifiée en juin 1981 du grade « de maison » reçoivent ces quelques marques d’attention. Fallait-il véritablement une conviction écrite et une justification pour recevoir en son foyer, une rose ? Un geste discret suffisait. Il ne s’agissait pas de ces gerbes dégoulinantes de culpabilités dont aucun fleuriste n’osera jamais inscrire sur la carte : « pour me faire pardonner, j’ai vraiment été un gros lourd, hier soir ». Ou bien : « j’ai dit que ma secrétaire avait de jolies jambes mais je t’assure, je n’ai pas encore couché avec ». Plus hypocrite encore : « Chérie, tu trouveras quarante pages à traduire, je compte sur toi. C’est pour demain ». Les plus belles plantes poussent sur le fumier comme les plus beaux coqs y tirent leurs meilleurs vers mais il s’agissait là d’une simple rose, d’un rituel suranné qui permettait au couple de regarder dans la même direction ; je contemplais la fleur en tricotant, il regardait la dernière séance animé par Edith Mitchell. Un jour, ce fut la catastrophe ! Le vase bascula sur la grosse boite à images qui éternua quelques fumerolles. Je fus chagrinée car sans qu’il y paraisse le cristal était finement ciselé et la fleur fut froissée de si peu d’égard. Le rituel continua encore quelques mois dans un long récipient cerclé de fer blanc. Puis Yves Montand se fit professeur en politique, je le préférais en saltimbanque voyant rouge. Nous perdîmes Coluche. La mort de Bérégovoy fut deux balles dures à avaler. La rose avait connu ses grandes heures et ses grandes décisions ; elle abolit la peine de mort, dépénalisa l’homosexualité et envoya au placard les bonnes mœurs des fonctionnaires. En 1986, le nom de la Rose devint le titre d’une fiction faite de cadavres, de stupres et d’inquisition. Décidément la rose foulée au pied, avait vécu. Mais il suffit de si peu de choses pour qu’elle renaisse de Passions Sincères.