La comédie de la marmite (extraits)
1
Euclion, qui vit dans la pauvreté, a trouvé un trésor en or que son grand-père, avare tout comme le sera son père, avait caché dans une marmite. Au lieu d'en jouir et d'en faire bénéficier ses proches, il continue de vivre dans la pauvreté afin de n'éveiller aucun soupçon sur son réel état de fortune, assailli par la crainte de sa perte, soupçonnant tout le monde d'être au courant et de vouloir le voler. Il donne tous les signes de la folie : soupçons, paranoïa, déréalisation, dépersonnalisation, etc. La comédie se fonde sur le quiproquo et le non-dit. Molière s'inspirera grandement de cette comédie pour écrire son « Avare », dont Plaute lui-même avait trouvé source dans Ménandre (le Défiant, Apistos) et Diphile ; ce thème de l'avarice semble être une tradition.
Acte I – Scène II
STAPHYLA (seule)
Je ne puis par Castor, imaginer quel malheur est arrivé à mon maître, quelle maladie, quelle folie ; il ma maltraite, comme vous voyez, et, dix fois par jour, me met à la porte de la maison. Je ne sais certes pas que dérèglement le tient ; il reste sans dormir des nuits entières ; et puis, pendant le jour, comme un savetier boiteux, il reste à la maison toute la journée. Je ne puis imaginer le moyen de cacher plus longtemps le déshonneur de la fille du maître, car le moment de l'accouchement est proche, et, je ne vois point pour moi de meilleure solution je crois que de me transformer en I majuscule, en me serrant le cou dans un lacet.
Scène III
EUCLION (se parlant à lui-même)
Voilà, je sors enfin de la maison, l'esprit soulagé, après avoir constaté qu'il ne manquait rien à l'intérieur.
(à Staphyla)
Toi, maintenant, rentre et garde la maison.
STAPHYLA
Mais comment donc ! Que je garde la maison? Sans doute pour que personne n'enlève les murs ? Car, chez nous, il n'y a pas d'autre butin pour les voleurs, tant le logis est plein de vide et de toiles d'araignées.
EUCLION
Je me demande vraiment pourquoi Jupiter, pour te plaire, ne fait pas de moi un Philippe ou un Darius, triple empoisonneuse ! Ces toiles d'araignées, je veux qu'on me les garde. Je suis pauvre, je l'avoue, je le supporte. Ce que les dieux m'envoient, je l'accepte. Rentre, ferme la porte, je vais bientôt revenir. Garde-toi de faire entrer un étranger. Au cas où quelqu'un viendrait chercher du feu, je veux qu'on l'éteigne, pour que personne n'ait plus de raison de t'en demander. Si le feu n'est pas mort, c'est toi qui le sera sur les champs. Et puis, dis que l'eau a disparu, si on t'en demande. Couteau, hache, pilon, mortier, tous les ustensiles que les voisins viennent toujours emprunter, dis que des voleurs sont venus et les ont emportés. Je veux assurément que personne, en mon absence, ne soit introduit chez moi ! Et je te dis encore ceci : quand bien même viendrait la Fortune, ne la fais pas entrer.
STAPHYLA
Par Pollux, elle se gardera bien d'elle-même de venir ici! Jamais elle n'a approché de chez nous, bien qu'elle ne soit pas loin !
EUCLION
Tais-toi et rentre !
STAPHYLA
Je me tais, et je m'en vais.
EUCLION
Ferme la porte s'il te plait, avec les deux verrous. Je reviens tout de suite.
(Staphylla disparaît)
Je suis au supplice d'être obligé de m'éloigner de chez moi. C'est bien à contre cœur, par Hercule, que je m'en vais. Mais je sais ce que je dois faire. Le président de notre curie a dit qu'il distribuerait un denier d'argent par tête. Si je laisse cet argent et ne vais pas le chercher, tout le monde, aussitôt, je le sais bien, me soupçonnera d'avoir de l'or chez moi. Car il n'est pas vraisemblable qu'un homme pauvre dédaigne une pièce, aussi petite soit-elle. Maintenant même, alors que j'essaie de tenir mon secret caché à tout le monde, tout le monde a l'air au courant, tout le monde me salue plus aimablement qu'on ne faisait autrefois. On m'aborde, on m'arrête, on me erre la main. On demande avec insistance comment je vais, ce que je fais, comment vont les affaires. Mais continuons notre chemin ! Après quoi, je reviendrai à la maison, aussi vite que je pourrai.
(…)
Acte IV – scène IX
EUCLION (l'or lui a été volé)
Je suis fini, je suis mort, je suis assassiné. Où courir ? Arrêtez-le ! Arrêtez-le ! Qui ? Et
par qui ? Je ne sais, je ne vois rien, je suis aveugle ; où vais-je, où suis-je, qui suis-je, je ne suis plus certain de rien. Je vous en supplie, je vous le demande, je vous en conjure, secourez-moi, et montrez moi l'homme qui me l'a enlevée. Je veux te croire ; dis-tu, toi ? je vois à ton visage que tu es un honnête homme. Qu'y a t'il ? Pourquoi riez-vous ? Je vous connais tous ; je sais qu'il y a ici beaucoup de voleurs qui, sous un vêtement blanchi, se dissimulent et sont assis à leur place, comme s'ils étaient de braves gens. Eh bien, personne, parmi les gens d'ici, ne l'a prise ? Tu m'as assassiné. Dis-moi, donc, qui est-ce qui l'a ? Tu ne le sais pas ? Ah, malheureux que je suis, tout est fini ! Je suis vraiment fini, et bien mal en point, tant ce jour m'apporté de gémissements, de malheurs et de tristesse ! Et la faim, et la misère ! Je suis, de tous les vivants, le plus abandonné. A quoi me sert de vivre ? J'ai perdu tout l'or que je gardais si soigneusement! Je me suis privé moi-même, moi, mon âme et mon génie ; et maintenant d'autres se réjouissent de mon malheur et de ma perte. Je ne puis le supporter !
Acte I – Scène II
STAPHYLA (seule)
Je ne puis par Castor, imaginer quel malheur est arrivé à mon maître, quelle maladie, quelle folie ; il ma maltraite, comme vous voyez, et, dix fois par jour, me met à la porte de la maison. Je ne sais certes pas que dérèglement le tient ; il reste sans dormir des nuits entières ; et puis, pendant le jour, comme un savetier boiteux, il reste à la maison toute la journée. Je ne puis imaginer le moyen de cacher plus longtemps le déshonneur de la fille du maître, car le moment de l'accouchement est proche, et, je ne vois point pour moi de meilleure solution je crois que de me transformer en I majuscule, en me serrant le cou dans un lacet.
Scène III
EUCLION (se parlant à lui-même)
Voilà, je sors enfin de la maison, l'esprit soulagé, après avoir constaté qu'il ne manquait rien à l'intérieur.
(à Staphyla)
Toi, maintenant, rentre et garde la maison.
STAPHYLA
Mais comment donc ! Que je garde la maison? Sans doute pour que personne n'enlève les murs ? Car, chez nous, il n'y a pas d'autre butin pour les voleurs, tant le logis est plein de vide et de toiles d'araignées.
EUCLION
Je me demande vraiment pourquoi Jupiter, pour te plaire, ne fait pas de moi un Philippe ou un Darius, triple empoisonneuse ! Ces toiles d'araignées, je veux qu'on me les garde. Je suis pauvre, je l'avoue, je le supporte. Ce que les dieux m'envoient, je l'accepte. Rentre, ferme la porte, je vais bientôt revenir. Garde-toi de faire entrer un étranger. Au cas où quelqu'un viendrait chercher du feu, je veux qu'on l'éteigne, pour que personne n'ait plus de raison de t'en demander. Si le feu n'est pas mort, c'est toi qui le sera sur les champs. Et puis, dis que l'eau a disparu, si on t'en demande. Couteau, hache, pilon, mortier, tous les ustensiles que les voisins viennent toujours emprunter, dis que des voleurs sont venus et les ont emportés. Je veux assurément que personne, en mon absence, ne soit introduit chez moi ! Et je te dis encore ceci : quand bien même viendrait la Fortune, ne la fais pas entrer.
STAPHYLA
Par Pollux, elle se gardera bien d'elle-même de venir ici! Jamais elle n'a approché de chez nous, bien qu'elle ne soit pas loin !
EUCLION
Tais-toi et rentre !
STAPHYLA
Je me tais, et je m'en vais.
EUCLION
Ferme la porte s'il te plait, avec les deux verrous. Je reviens tout de suite.
(Staphylla disparaît)
Je suis au supplice d'être obligé de m'éloigner de chez moi. C'est bien à contre cœur, par Hercule, que je m'en vais. Mais je sais ce que je dois faire. Le président de notre curie a dit qu'il distribuerait un denier d'argent par tête. Si je laisse cet argent et ne vais pas le chercher, tout le monde, aussitôt, je le sais bien, me soupçonnera d'avoir de l'or chez moi. Car il n'est pas vraisemblable qu'un homme pauvre dédaigne une pièce, aussi petite soit-elle. Maintenant même, alors que j'essaie de tenir mon secret caché à tout le monde, tout le monde a l'air au courant, tout le monde me salue plus aimablement qu'on ne faisait autrefois. On m'aborde, on m'arrête, on me erre la main. On demande avec insistance comment je vais, ce que je fais, comment vont les affaires. Mais continuons notre chemin ! Après quoi, je reviendrai à la maison, aussi vite que je pourrai.
(…)
Acte IV – scène IX
EUCLION (l'or lui a été volé)
Je suis fini, je suis mort, je suis assassiné. Où courir ? Arrêtez-le ! Arrêtez-le ! Qui ? Et
par qui ? Je ne sais, je ne vois rien, je suis aveugle ; où vais-je, où suis-je, qui suis-je, je ne suis plus certain de rien. Je vous en supplie, je vous le demande, je vous en conjure, secourez-moi, et montrez moi l'homme qui me l'a enlevée. Je veux te croire ; dis-tu, toi ? je vois à ton visage que tu es un honnête homme. Qu'y a t'il ? Pourquoi riez-vous ? Je vous connais tous ; je sais qu'il y a ici beaucoup de voleurs qui, sous un vêtement blanchi, se dissimulent et sont assis à leur place, comme s'ils étaient de braves gens. Eh bien, personne, parmi les gens d'ici, ne l'a prise ? Tu m'as assassiné. Dis-moi, donc, qui est-ce qui l'a ? Tu ne le sais pas ? Ah, malheureux que je suis, tout est fini ! Je suis vraiment fini, et bien mal en point, tant ce jour m'apporté de gémissements, de malheurs et de tristesse ! Et la faim, et la misère ! Je suis, de tous les vivants, le plus abandonné. A quoi me sert de vivre ? J'ai perdu tout l'or que je gardais si soigneusement! Je me suis privé moi-même, moi, mon âme et mon génie ; et maintenant d'autres se réjouissent de mon malheur et de ma perte. Je ne puis le supporter !
Trad.: Pierre Grimal
Ed.: Folio / Classique / Gallimard (1971)
Ed.: Folio / Classique / Gallimard (1971)
