Le miroir aux alouettes (Un rêve)
Devant une mer jaunâtre, semblable à un bouillon de curry trop longtemps mijoté, à la surface duquel auraient flotté des tronçons de chênes lièges et des lambeaux d'écorces de bouleaux, en lieu et place des coutumiers morceaux épars de bœuf filandreux, se tenait un parterre endimanché dont la curieuse raideur de sémaphore venait éteindre les spasmodiques velléités de gaité qui, fébrilement, agitait la houle des drapeaux non référencés et tirait des sons chevrotants de cornes de brumes voilées, paraissant parrainer la mise à l’eau d’un second couteau dans une course de moindre importance.
Les devançant de quelques encablures sur la jetée battue par un vent grêle et frisquet, se plantait la silhouette courte et athlétique engoncée dans une veste au noir de jais lustré exagérément habillée et, de ce fait, presque désuète comme un concierge de grand hôtel voulant se substituer au directeur pour un jeu de rôle à l’expressionisme burlesque que viendrait couronner une tarte à la crème, d’un homme à la moustache clairsemée, de type asiatique qui pouvait évoquer aussi bien Toshiro Mifune en milieu de carrière, qu’un tenancier de fumerie du Lotus bleu et dont le visage, où la tension sous-jacente explosait brièvement en discrets spasmes nerveux indiquait qu’il pouvait se répandre en courbettes obséquieuses ou vous rétamer d’une affutée planchette dans la carotide.
Il s’avança de deux pas en réajustant ses lunettes écaillées: « Voilà le dépositaire, nous vous attendions. » me dit-il, prenant la maigre assemblée à témoin et semblant me défier de le contredire de son opaque regard noir corbeau assorti à ses cheveux laqués.
Je passai une main sur mon visage encore ensommeillé afin de le débarrasser des miettes chassieuses et d’offrir une mine à la hauteur des circonstances, quelles que celles-ci pussent être, présentant finalement, en guise de bouclier, une neutralité courtoise et bienveillante d’hôtesse d’accueil dans une foire internationale.
Il agita un trousseau contenant un jeu de clefs lourdes et ferrugineuses, que j’entendais grincer dans les gonds des cachots d’oubliettes aqueuses, faisant derechef bondir le cœur des gueux, des embastillés, des relégués de toutes sortes, confirmant ainsi mon inquiétante intuition première, et avec une rigueur toute militaire, il entreprit de détacher la première d’entre-elles, qu’il me tendit d’une main ferme, tandis que son regard battait la campagne.
«Le temps nous est compté, aussi sans plus d’inutiles préliminaires, procédons :
-Voici la clef de sol : pour biscornue qu’elle paraisse, c’est une baguette magique qui autorise à s’absorber dans la musique comme dans un bain moussant, flotter dans ses mélodies à l’égal d’un ange céleste, faire bruire ses notes comme des ampoules parfumées aux fragrances rares subtilement répandues sur un costume d’été.
-Celle-ci est la clef des champs : elle vous permettra d’aller partout sur le globe, y compris dans les recoins les plus apparemment inaccessibles sans le moindre effort, sans autres moyens de locomotion que les méandres labiles de votre insensée pensée, et, là est le vrai prodige, de vos impensés.
-Mieux encore, et notez que ces orphelines dévergondées vont toujours par deux, les clefs de la ville, bien intéressantes si toutefois vous cherchez à donner un tour moins bucolique à vos promenades, à les rendre moins corsetées mais plus corsées et insolites, si vous aspirez en somme à découvrir l’urbanité de plaisirs aux raffinements renouvelés.
-Tenez, un peu tordue, la clef de bras, qui fera de vous un bienfaiteur dont chanteront les louanges les innombrables générations à venir, abolissant opportunément la servitude humaine en accomplissant à la place de la multitude les travaux de force et d’abrutissantes routines.
-Fort utile également et d’un usage bien agréable, la clef des songes qui vous permettra, d’à votre aise flânant dans des paysages oniriques que vous modèlerez au fil de l’eau, en débusquer et en déchiffrer les retorses obscurités. Baillez, baillez, que les mystères s’entrebaillent…
-Bien, (une pause est ici marquée et une plus grande solennité imprègne la suite du discours) après les antipasti, attaquons nous au platonicien banquet. Celle-là est, la clef de l’énigme, qui permet d’assimiler instantanément l’ensemble des connaissances humaines, -à titre de comparaison l’encyclopédie de Diderot ne sera à coté de votre savoir qu’un feuillet ronéotypé, -d’en savourer la substantifique moelle, d’en fouiller les arcanes, d’en pénétrer les secrets individuels et collectifs. Feud et Jung…ça vous parle ? Vous serez à proprement parler et, croyez-moi, ça ne prêtera pas à la franchouillarde plaisanterie, un Monsieur je sais tout.
-Enfin, le dix de chute, l’indice exponentiel :la clef de voute qui donne accès à l’architecture stellaire, aux mystères sacrés du divin(notez que c'est un passe-partout œcuménique, nous ne sommes pas sectaires :Jésus, Mahomet, Bouddha, Rael et tutti quanti…, faites votre choix selon l'inclination de votre sensibilité), soit aux sources et au sens de notre destinée, en bref, c’est l’insondable au-delà qui vous sera révélé par immanence.
Un tonnerre d’applaudissements pour l’heureux élu » conclut-il platement mais un rictus l’indiquait visiblement allégé d’un coercitif fardeau, et une terne salve ponctua son intervention.
Je tournai et retournai ce jeu de clefs dans ma paume jouant avec l’infinité de possibilités offertes par ce marché mis dans ma main. Je n’avais nul besoin delever les yeux pour me sentir scruté avec une attente anxieuse.
Puis, je levai haut le bras et avec la détermination d’un lanceur de marteau olympique de feu la RDA, je balançai le monceau de ferraille à la flotte qui, sans demander son reste, l’avala dans un glougloutement sinistre, tournai les épaules puis les talons et, réajustant un imaginaire galurin de feutre, repris, à pas feutrés, comme si de rien n’était, mon errance existentielle, sifflotant aussi nonchalamment que faire se pouvait ce bon vieux Frankie Sinatra, qui j’espérai leur clouerait le bec sans coup férir: « But more, much more than this, i did dit my way… »
Les devançant de quelques encablures sur la jetée battue par un vent grêle et frisquet, se plantait la silhouette courte et athlétique engoncée dans une veste au noir de jais lustré exagérément habillée et, de ce fait, presque désuète comme un concierge de grand hôtel voulant se substituer au directeur pour un jeu de rôle à l’expressionisme burlesque que viendrait couronner une tarte à la crème, d’un homme à la moustache clairsemée, de type asiatique qui pouvait évoquer aussi bien Toshiro Mifune en milieu de carrière, qu’un tenancier de fumerie du Lotus bleu et dont le visage, où la tension sous-jacente explosait brièvement en discrets spasmes nerveux indiquait qu’il pouvait se répandre en courbettes obséquieuses ou vous rétamer d’une affutée planchette dans la carotide.
Il s’avança de deux pas en réajustant ses lunettes écaillées: « Voilà le dépositaire, nous vous attendions. » me dit-il, prenant la maigre assemblée à témoin et semblant me défier de le contredire de son opaque regard noir corbeau assorti à ses cheveux laqués.
Je passai une main sur mon visage encore ensommeillé afin de le débarrasser des miettes chassieuses et d’offrir une mine à la hauteur des circonstances, quelles que celles-ci pussent être, présentant finalement, en guise de bouclier, une neutralité courtoise et bienveillante d’hôtesse d’accueil dans une foire internationale.
Il agita un trousseau contenant un jeu de clefs lourdes et ferrugineuses, que j’entendais grincer dans les gonds des cachots d’oubliettes aqueuses, faisant derechef bondir le cœur des gueux, des embastillés, des relégués de toutes sortes, confirmant ainsi mon inquiétante intuition première, et avec une rigueur toute militaire, il entreprit de détacher la première d’entre-elles, qu’il me tendit d’une main ferme, tandis que son regard battait la campagne.
«Le temps nous est compté, aussi sans plus d’inutiles préliminaires, procédons :
-Voici la clef de sol : pour biscornue qu’elle paraisse, c’est une baguette magique qui autorise à s’absorber dans la musique comme dans un bain moussant, flotter dans ses mélodies à l’égal d’un ange céleste, faire bruire ses notes comme des ampoules parfumées aux fragrances rares subtilement répandues sur un costume d’été.
-Celle-ci est la clef des champs : elle vous permettra d’aller partout sur le globe, y compris dans les recoins les plus apparemment inaccessibles sans le moindre effort, sans autres moyens de locomotion que les méandres labiles de votre insensée pensée, et, là est le vrai prodige, de vos impensés.
-Mieux encore, et notez que ces orphelines dévergondées vont toujours par deux, les clefs de la ville, bien intéressantes si toutefois vous cherchez à donner un tour moins bucolique à vos promenades, à les rendre moins corsetées mais plus corsées et insolites, si vous aspirez en somme à découvrir l’urbanité de plaisirs aux raffinements renouvelés.
-Tenez, un peu tordue, la clef de bras, qui fera de vous un bienfaiteur dont chanteront les louanges les innombrables générations à venir, abolissant opportunément la servitude humaine en accomplissant à la place de la multitude les travaux de force et d’abrutissantes routines.
-Fort utile également et d’un usage bien agréable, la clef des songes qui vous permettra, d’à votre aise flânant dans des paysages oniriques que vous modèlerez au fil de l’eau, en débusquer et en déchiffrer les retorses obscurités. Baillez, baillez, que les mystères s’entrebaillent…
-Bien, (une pause est ici marquée et une plus grande solennité imprègne la suite du discours) après les antipasti, attaquons nous au platonicien banquet. Celle-là est, la clef de l’énigme, qui permet d’assimiler instantanément l’ensemble des connaissances humaines, -à titre de comparaison l’encyclopédie de Diderot ne sera à coté de votre savoir qu’un feuillet ronéotypé, -d’en savourer la substantifique moelle, d’en fouiller les arcanes, d’en pénétrer les secrets individuels et collectifs. Feud et Jung…ça vous parle ? Vous serez à proprement parler et, croyez-moi, ça ne prêtera pas à la franchouillarde plaisanterie, un Monsieur je sais tout.
-Enfin, le dix de chute, l’indice exponentiel :la clef de voute qui donne accès à l’architecture stellaire, aux mystères sacrés du divin(notez que c'est un passe-partout œcuménique, nous ne sommes pas sectaires :Jésus, Mahomet, Bouddha, Rael et tutti quanti…, faites votre choix selon l'inclination de votre sensibilité), soit aux sources et au sens de notre destinée, en bref, c’est l’insondable au-delà qui vous sera révélé par immanence.
Un tonnerre d’applaudissements pour l’heureux élu » conclut-il platement mais un rictus l’indiquait visiblement allégé d’un coercitif fardeau, et une terne salve ponctua son intervention.
Je tournai et retournai ce jeu de clefs dans ma paume jouant avec l’infinité de possibilités offertes par ce marché mis dans ma main. Je n’avais nul besoin delever les yeux pour me sentir scruté avec une attente anxieuse.
Puis, je levai haut le bras et avec la détermination d’un lanceur de marteau olympique de feu la RDA, je balançai le monceau de ferraille à la flotte qui, sans demander son reste, l’avala dans un glougloutement sinistre, tournai les épaules puis les talons et, réajustant un imaginaire galurin de feutre, repris, à pas feutrés, comme si de rien n’était, mon errance existentielle, sifflotant aussi nonchalamment que faire se pouvait ce bon vieux Frankie Sinatra, qui j’espérai leur clouerait le bec sans coup férir: « But more, much more than this, i did dit my way… »
