C'était écrit(...mais c'est moi qui m'y colle!)
Il avait toujours pressenti sa fin tragique, sentie inscrite en filigrane, rançon de ses gènes faiblards. Au début, dans son âge le plus tendre lorsque les bois n'avaient pas encore commencé à pousser sur sa tête de jeune écervelé, cela avait pris des formes quelque peu dérisoires et il y repensait presqu’avec attendrissement désormais: ne jamais être l’heureux bénéficiaire des marques céréalières en découvrant dissimulées parmi les copeaux d’avoine une des voiturettes en plastoc lors des promos mastoc ni de la fève de la galette des rois, ou, par habitude, faire tapisserie lorsque l’on composait les équipes de ballon.
Insidieusement, à l’adolescence, cela prit un tour plus sérieux. Il découvrait les grands mythes et non, non, pas Œdipe… ça ce n’était définitivement pas sa came, mais lorsque ses professeurs grisouilles aux vocations fonctionnarisées, qui ne connaitrait de la passion que l’annotation sourcilleuse des copies, dont le cœur ne s’emballerait qu’à l’approche des terrorisantes inspections pédagogiques, l’entretiendrait, d'une voix monocorde, des grandes tragédies classiques : « …C’est moi, prince, c’est moi, je le vis, je rougis, je palis à sa vue… et transir et brûler», il se sentirait frôlé par le sublime désespoir, aiguillonné dans son intimité, et en son cœur résonneraient, des cordes déchirantes, la mélodie familière. Il découvrait, médusé, les transports sentimentaux auxquels certains corps conducteurs, objets transitionnels de son désir, le transportaient, à quel mal, à quels saints il était voué.
Le rock n’ roll avec tout le tralala de son valhalla électrique et de son pandémonium remplis de figures sacrificielles en technicolor, de poupées mélancoliques et débauchées, mortes la fleur de l’âge au fusil, les Jim Morrison, Jimi Hendricks, Brian Jones et princes consorts, constituaient un dérivatif et un réceptacle idéaux à son émotivité débordante. Des modèles à suivre, des exemples pour sa jeunesse dont il fallait chanter la geste … « Hope i die, before i get old… »(1)De l’avoir assez fredonné, on connait la chanson.
Voyons, voyons et lui, quel épitaphe sanglant s’inscrirait-il sur son précoce tombeau, quel malheur aurait-il la joie douloureuse d’endosser ? Il fallait faire preuve d’imagination, jouer des coudes pour décrocher un strapontin dans ce panthéon déjà bien encombré. Quelque chose comme s’infiltrer dans un wagon bondé à l’heure de pointe. Eh bien, pourquoi pas être déchiqueté par un autobus à impériale sur Abbey Road en suçotant un Quality Street au caramel, ou être projeté du haut d’un gratte-ciel new-yorkais par un King Kong en rut en lieu et place de cette gourdasse greluche de Jessica Lange ou mieux encore, à la tête d’une rébellion déguenillée réclamant le retour des causes perdues, être fusillé pour l’exemple, le drapeau noir ou arc en ciel entre les dents .
Bon c’était bien beau tout ça, mais le temps passait et toujours rien ne se dessinait à l’horizon. Le système nerveux en alerte, il frissonnait aux moindres signes annonciateurs de l’enclenchement de son destin : un téléphérique en panne prolongée oscillant dangereusement au-dessus des aiguilles, les logorrhées des quintes de toux caverneuses consécutives aux furieuses tétées de Lucky Strike, la recrudescence de meurtres inexpliqués dans une zone étendue du voisinage…s’en remettant parfois aux pythies télévisuelles annonçant l’apocalypse prochaine.
Ahanant discrètement dans l’escalier pisseux, après avoir enjambé les déchets et les croutes encartonnés du fast food local, il jeta un coup d’œil par la fenêtre de son HLM péri-urbain et contempla brièvement, dans la lumière hivernale de la fin d’après-midi, les champs de betteraves et les ilots de misère.
Voilà, il arrivait au 5ème étage, quelque peu essoufflé, élancé de douleurs diffuses, ayant par chance trouvé la porte des voisins closes et ainsi évité, ce jour du moins, les âcres ruminations sur l’actualité auxquelles débordant de lâche bonasserie, il se sentait parfois tenu d’apporter un vague assentiment.
Bon, c’était pas tout ça, on bavarde, on bavarde, mais il fallait encore enfourner la tourte aux poireaux surgelée, qu’il avait dégotté, -avec une pincée de fierté-, lors d’une promo particulièrement avantageuse du mastodonte local, dans la micro-onde, avant de faire grincer le maigre sofa, froissant au passage les désuets programmes télé. Oui il en était encore au tube cathodique, ayant même raté la révolution de l’internet, zéro pointé en 2.0.
Combien de temps à tirer encore ? La question le lancinait. Il n’en voyait pas le bout. Il avait pensé explosions et tout le toutim, mais jamais n’avait prévu dans son programme une si longue et douloureuse agonie. Tout de même de quels raffinements étaient-ILS capables en matière de torture ? Il ne savait pas bien quoi mais quelque chose avait dû planter dans ses calculs. Un aiguillage subreptice mal indiqué, un embranchement crucial loupé ? Et qui consulter ? Tournesol, Géo Trouvetout ? Mouais…Lors des 3 jours, l’armée l’avait diagnostiqué déficient psychomoteur léger et il n’était pas précisément apte à postuler pour un poste d’ingénieur à la NASA, mais, et il soupesa et considéra son idée avec une amère satisfaction, il avait mezza-voce, presqu'en loucedé,accompli sa destinée et, tout à trac, ce fut lumineux…il serait un genre de voyant en fait, le genre pressentiments et sept boules de cristal. Oui, un médium ou plutôt, concession au pidgin djeun, symptôme de cette modernité avariée aux émissions pestilentielles qu’aiment à refourguer les médias où il se perdait à ses heures perdues, un psychic. Voilà, c’était ça que l’on dirait de lui, le point final de sa triste histoire, le fin mot qui en rehaussait la trajectoire de fusée artisanale de fin de bal, en fait, et bon an mal an, ça avait de la gueule(peut-être un peu de biais, au charme sans doute plus ravagé que ravageur, mais quand même ce n’était pas donné à tout le monde)… il était un psychic.
Insidieusement, à l’adolescence, cela prit un tour plus sérieux. Il découvrait les grands mythes et non, non, pas Œdipe… ça ce n’était définitivement pas sa came, mais lorsque ses professeurs grisouilles aux vocations fonctionnarisées, qui ne connaitrait de la passion que l’annotation sourcilleuse des copies, dont le cœur ne s’emballerait qu’à l’approche des terrorisantes inspections pédagogiques, l’entretiendrait, d'une voix monocorde, des grandes tragédies classiques : « …C’est moi, prince, c’est moi, je le vis, je rougis, je palis à sa vue… et transir et brûler», il se sentirait frôlé par le sublime désespoir, aiguillonné dans son intimité, et en son cœur résonneraient, des cordes déchirantes, la mélodie familière. Il découvrait, médusé, les transports sentimentaux auxquels certains corps conducteurs, objets transitionnels de son désir, le transportaient, à quel mal, à quels saints il était voué.
Le rock n’ roll avec tout le tralala de son valhalla électrique et de son pandémonium remplis de figures sacrificielles en technicolor, de poupées mélancoliques et débauchées, mortes la fleur de l’âge au fusil, les Jim Morrison, Jimi Hendricks, Brian Jones et princes consorts, constituaient un dérivatif et un réceptacle idéaux à son émotivité débordante. Des modèles à suivre, des exemples pour sa jeunesse dont il fallait chanter la geste … « Hope i die, before i get old… »(1)De l’avoir assez fredonné, on connait la chanson.
Voyons, voyons et lui, quel épitaphe sanglant s’inscrirait-il sur son précoce tombeau, quel malheur aurait-il la joie douloureuse d’endosser ? Il fallait faire preuve d’imagination, jouer des coudes pour décrocher un strapontin dans ce panthéon déjà bien encombré. Quelque chose comme s’infiltrer dans un wagon bondé à l’heure de pointe. Eh bien, pourquoi pas être déchiqueté par un autobus à impériale sur Abbey Road en suçotant un Quality Street au caramel, ou être projeté du haut d’un gratte-ciel new-yorkais par un King Kong en rut en lieu et place de cette gourdasse greluche de Jessica Lange ou mieux encore, à la tête d’une rébellion déguenillée réclamant le retour des causes perdues, être fusillé pour l’exemple, le drapeau noir ou arc en ciel entre les dents .
Bon c’était bien beau tout ça, mais le temps passait et toujours rien ne se dessinait à l’horizon. Le système nerveux en alerte, il frissonnait aux moindres signes annonciateurs de l’enclenchement de son destin : un téléphérique en panne prolongée oscillant dangereusement au-dessus des aiguilles, les logorrhées des quintes de toux caverneuses consécutives aux furieuses tétées de Lucky Strike, la recrudescence de meurtres inexpliqués dans une zone étendue du voisinage…s’en remettant parfois aux pythies télévisuelles annonçant l’apocalypse prochaine.
Ahanant discrètement dans l’escalier pisseux, après avoir enjambé les déchets et les croutes encartonnés du fast food local, il jeta un coup d’œil par la fenêtre de son HLM péri-urbain et contempla brièvement, dans la lumière hivernale de la fin d’après-midi, les champs de betteraves et les ilots de misère.
Voilà, il arrivait au 5ème étage, quelque peu essoufflé, élancé de douleurs diffuses, ayant par chance trouvé la porte des voisins closes et ainsi évité, ce jour du moins, les âcres ruminations sur l’actualité auxquelles débordant de lâche bonasserie, il se sentait parfois tenu d’apporter un vague assentiment.
Bon, c’était pas tout ça, on bavarde, on bavarde, mais il fallait encore enfourner la tourte aux poireaux surgelée, qu’il avait dégotté, -avec une pincée de fierté-, lors d’une promo particulièrement avantageuse du mastodonte local, dans la micro-onde, avant de faire grincer le maigre sofa, froissant au passage les désuets programmes télé. Oui il en était encore au tube cathodique, ayant même raté la révolution de l’internet, zéro pointé en 2.0.
Combien de temps à tirer encore ? La question le lancinait. Il n’en voyait pas le bout. Il avait pensé explosions et tout le toutim, mais jamais n’avait prévu dans son programme une si longue et douloureuse agonie. Tout de même de quels raffinements étaient-ILS capables en matière de torture ? Il ne savait pas bien quoi mais quelque chose avait dû planter dans ses calculs. Un aiguillage subreptice mal indiqué, un embranchement crucial loupé ? Et qui consulter ? Tournesol, Géo Trouvetout ? Mouais…Lors des 3 jours, l’armée l’avait diagnostiqué déficient psychomoteur léger et il n’était pas précisément apte à postuler pour un poste d’ingénieur à la NASA, mais, et il soupesa et considéra son idée avec une amère satisfaction, il avait mezza-voce, presqu'en loucedé,accompli sa destinée et, tout à trac, ce fut lumineux…il serait un genre de voyant en fait, le genre pressentiments et sept boules de cristal. Oui, un médium ou plutôt, concession au pidgin djeun, symptôme de cette modernité avariée aux émissions pestilentielles qu’aiment à refourguer les médias où il se perdait à ses heures perdues, un psychic. Voilà, c’était ça que l’on dirait de lui, le point final de sa triste histoire, le fin mot qui en rehaussait la trajectoire de fusée artisanale de fin de bal, en fait, et bon an mal an, ça avait de la gueule(peut-être un peu de biais, au charme sans doute plus ravagé que ravageur, mais quand même ce n’était pas donné à tout le monde)… il était un psychic.
(1) The Who, My generation
