La part des anges
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Il ne restera rien de mes vers de bouffon
Que du papier froissé dans le fond du grimoire,
Une cale mâchée au pied de votre armoire,
Un ersatz de tissu servant de vieux chiffon.
J’avais peint des soleils, des larmes, des rivières
De diamants plaintifs à votre cou pendus
Pour arracher de vous des soupirs défendus,
Déguisant mes baisers en rimes journalières.
J’avais bâti la ville aux phalanstères bleus,
Étendu des déserts et des dunes de marbre
Semés de rêves fous pour que fleurisse un arbre
De jade et bu le jus de vos fruits scandaleux.
J’avais mis les secrets de vos lymphes étranges
Dans l’écrin de satin, pourpré de vos langueurs ;
J’avais humé, fiévreux, l’esprit de vos humeurs
Et m’étais enivré de votre part des anges.
Vous m’aviez voulu sage et c’est avec grand soin
Que, vous obéissant, ma plume studieuse
Se perdait en calculs dans une ode ennuyeuse.
Vous aviez invité ma mesure à témoin.
Vous m’aviez pris la main dans ma tendre ballade
Et dansé mon rondeau chanté par les oiseaux.
Vous aimant nymphe et nue à l’étang des roseaux
Mon sonnet fut sacré Grand Roi de la pléiade.
J’ai peur de voir en vous, couchés dans le lin blanc,
Une peau de chagrin, l’ombre des aubes tristes,
Le tremblement d’aimer et les pleurs des artistes
Qui s’en vont, chahutés, courbés, la plaie au flanc.
J’ai rangé mes papiers et feuilleté le livre
Des psaumes de l’hiver où brûlent, éternels,
L’espoir d’une mer chaude et les mythes charnels
D’un Verbe d’au-delà quand le corps ne peut vivre.
