La deuxième vie
("Le rêve est une deuxième vie" Gérard de Nerval)
La pendule d’acajou ayant finalement suspendu son lugubre glas : supplice chinois du chérubin de bronze martelant furieusement son gong à intervalles métronomiques, vrillant par la même les tympans et les nerfs les mieux disposés, n’entendant plus lors que les grincements sporadiques de l’escalier et ça et là, familiers et assourdis, les échos du dehors assoupi, je m’étais couché, sinon avec les poules, du moins à une heure chrétienne, portrait en tout point conforme de l’honnête et précautionneux bourgeois balladurien (pour ceux à qui la référence parlera encore) à qui ne manquait plus qu’un bonnet de nuit enfoncé sur un crâne osseux et déplumé, une chemise de flanelle flottant sur de grêles cannes blanchâtres et une avaricieuse chandelle pour paraitre droit sorti de la gravure d’une antique édition aux dorures craquelées d’un roman victorien de Charles Dickens.
Je soupirais d’aise, plein de la conviction satisfaite d’être un parangon de normalité pondérée, l’interchangeable électron d’une communauté dans laquelle je me fondais implicitement, et avec laquelle j’échangerais le moment venu, les trivialités convenues de l’approprié ton badin, convenable et amène qui constituent l’ADN des douillettes zones pavillonnaires et des cafardeux lotissements péri-urbains, en y tirant une satisfaction mesquine mais de bon aloi. Je m’étais, pour ainsi dire, rendu de guerre lasse à la raison majoritaire, condition implicite mais sine qua non de l’obtention du passeport symbolique indispensable au passage officiel à l’âge prétendument adulte, basse et tristoune saison des renoncements silencieux, ayant donc abdiqué en rase campagne toute velléité de vie, sinon meilleure du moins plus intense, et me complaisant dès lors dans le lâche soulagement d’une paix munichienne. Oui j’allais dormir du sommeil d’un homme dont l’avenir s’annonçait aussi dégagé qu’une plaine céréalière beauceronne.
Quelques langues de Lilliput, par une donneuse rencardées, auraient pu m’objecter mes tocades limoneuses héritées d’une certaine idée d’un romantisme aux flamboyantes noirceurs gothiques, une trajectoire erratique comme la fusée artisanale d’un 14 juillet pirate, un passé trouble comme le verre coloré d’un flacon d’absinthe où mes identités humorales furent aussi contradictoires et changeantes que celles d’un Limonov, pour me contester l’accès de plein pied à une banalité revendiquée, mais les jeunesses les plus débraillées et rebelles se révèlent souvent, à l’âge mûr, les raseurs les plus assommants de pontifiante componction, acharnés, avec une aigreur peut-être due à la certitude de l’irrémédiable jamais plus, à empêcher les autres à jouir des mêmes errements qu’eux, aussi est-ce la conscience coite, que je tassais le traversin et me pelotonnais sous l’édredon fleuri m’apprêtant à une traversée nocturne aussi paisible que celle d’un paquebot transatlantique par temps étale. Et vogue le navire...
Stilnox…Stille nacht
Contrairement aux prévisions lénifiantes, ça bougeait un peu…puis après un surplace indéterminé mais quelque peu nauséeux dans un néant primordial, ante-vital dirait-on…crac…, je fus brusquement plongé dans des entrailles sous-marines où, solidement harnaché, je n’eus d’autres choix que de m’improviser spéléologue. On n’y voyait goutte dans ce boyau temporel, d’où semblaient pourtant sourdre, des tubulures d’abruptes parois, des formes grotesques et inquiétantes. La chute se prolongea jusqu’à ce que je fusse précipité sur un palier auquel je me raccrochai tant bien que mal : un piton rocheux dentelé en voie d’éboulement qu’éclairaient faiblement des bouts de chandelles ferait office de gite temporaire.
La glauque atmosphère y était d’une densité malaisante : j’eus l’impression d’être encagé dans la langue pâteuse d’un gros chien dont l’haleine compacte ne serait bizarrement pas sans quelques charmes insidieux. Je n’étais visiblement pas plus libre de mes mouvements qu’un oiseau dans une tresse d’osier. « Par tous les saints, dans quel cloaque mitonné par un marmiton pervers dans le recoin crasseux d’une arrière-cuisine du fin fond des Enfers, quel abracadabrant embrouillaminis machiné par un apprenti Lovecraft brulant d’épater post mortem son maître en un immanent spiritisme ou tout du moins ses zélés thuriféraires , suis-je allé me fourrer ? », eussé-je à peine le temps de penser, que, sous un éclairage sombrement bariolé comme si de multicolores bougies fantaisies avaient été pieusement placées à l’intérieur de cranes polis et embijoutés et dansaient depuis les orbites creuses, qui aurait sied à une Fête de Morts mexicaine, dont tous les personnages adopteront le dress code au gothique ostentatoire, commença l’infernale sarabande de l’insensé sabbat d’un pandémonium en roue libre : amis sans objets abandonnés comme des espoirs déçus, amants oubliés dans la consigne d’un quai de gare, rêves avortés au gueules d’acteurs de seconde zone botoxés, de prima donna déconfite, cartons décomposés des masques inanimés de mes vie antérieures et de leurs épisodes métempsychotiques subséquents- flasques dépouilles privées du souffle de vie- grimaçaient affreusement, et si se mouvaient leur molles lèvres bleuies, les borborygmes caverneux de leurs paroles indistinctes ne me parvenaient qu’à travers des bulles vaguement menaçantes. Si je reconnaissais, sans l’ombre d’un doute, chaque composante de cette faune métamorphe, ils n’étaient que le succédané dégradé, l’effigie rudimentaire d’eux-mêmes, semblables à ces figurines grossièrement gravées ou ces fétiches de chiffon vendus à la sauvette lors des pauses-pipi des autocars touristiques dans les contrées animistes. La version parodique de l’histoire, celle bégayée, inextricablement farcesque et tragique. Durant tout cet épisode, un chuintement horrible suintait en continu des roches veineuses : le chant d’irrésistibles et vénéneuses sirènes. L’outrageuse bouffonnerie de cette commedia dell’arte povera ratée était une moquerie du plus sinistre augure. « C’est une erreur grossière, voyons ! Vous vous êtes trompés d’individu ! Je suis le respectable citoyen, Monsieur Machin et je suis victime d’une machination!», aurais-je voulu crier, mais je ne pus expectorer qu’un râle spasmodique. J’étais un de ces pachydermes tout à fait prisonnier d’une congère de l’ère glaciaire ou des glaces du Muséum d’Histoire Naturelle.
Par quelles mains samaritaines fus-je extirpé de ce traquenard ? Voilà bien un mystère pour un torchon de quatre sous mais, afin de maintenir notre couverture de terrien vivant hic et nunc, nous l’ajouterons à la longue liste de ceux disséqués dans ces programmes audiovisuels échoués sur des plages horaires sinistrées, dans ces divertissements, proprement (même si à leur innocent insu), pascaliens, en ce qu’ils distraient de leurs angoisses mortifères ceux-là même qui auraient toutes les raisons objectives de s’y abandonner corps et âmes.
Ainsi, le jour frais éclos, tandis que je me composais des mines enfarinées face à l’oblong miroir terni, que grillaient des tartines que je m’apprêtais à enduire copieusement de confiture de myrtille, que ma cafetière italienne entonnait son bel canto matinal, je rassemblais tant bien que mal, plus mort que vif, mes épars lambeaux et indétectable Frankenstein aux coutures raccommodées par les expertes petites mains d’un atelier Saint Laurent sis dans un entrepôt du13ème arrondissement, je posais un pas circonspect dans la calme et anonyme allée enveloppée par le crayonné gris-perle d’un ciel tiédasse:« Bonjour Madame Untel », saillis-je à l’improviste, « Quel joli parterre d’azalées vous avez là, et quelle chance d’avoir ce printemps précoce, la rue en sera assurément fort bien fleurie… »
La pendule d’acajou ayant finalement suspendu son lugubre glas : supplice chinois du chérubin de bronze martelant furieusement son gong à intervalles métronomiques, vrillant par la même les tympans et les nerfs les mieux disposés, n’entendant plus lors que les grincements sporadiques de l’escalier et ça et là, familiers et assourdis, les échos du dehors assoupi, je m’étais couché, sinon avec les poules, du moins à une heure chrétienne, portrait en tout point conforme de l’honnête et précautionneux bourgeois balladurien (pour ceux à qui la référence parlera encore) à qui ne manquait plus qu’un bonnet de nuit enfoncé sur un crâne osseux et déplumé, une chemise de flanelle flottant sur de grêles cannes blanchâtres et une avaricieuse chandelle pour paraitre droit sorti de la gravure d’une antique édition aux dorures craquelées d’un roman victorien de Charles Dickens.
Je soupirais d’aise, plein de la conviction satisfaite d’être un parangon de normalité pondérée, l’interchangeable électron d’une communauté dans laquelle je me fondais implicitement, et avec laquelle j’échangerais le moment venu, les trivialités convenues de l’approprié ton badin, convenable et amène qui constituent l’ADN des douillettes zones pavillonnaires et des cafardeux lotissements péri-urbains, en y tirant une satisfaction mesquine mais de bon aloi. Je m’étais, pour ainsi dire, rendu de guerre lasse à la raison majoritaire, condition implicite mais sine qua non de l’obtention du passeport symbolique indispensable au passage officiel à l’âge prétendument adulte, basse et tristoune saison des renoncements silencieux, ayant donc abdiqué en rase campagne toute velléité de vie, sinon meilleure du moins plus intense, et me complaisant dès lors dans le lâche soulagement d’une paix munichienne. Oui j’allais dormir du sommeil d’un homme dont l’avenir s’annonçait aussi dégagé qu’une plaine céréalière beauceronne.
Quelques langues de Lilliput, par une donneuse rencardées, auraient pu m’objecter mes tocades limoneuses héritées d’une certaine idée d’un romantisme aux flamboyantes noirceurs gothiques, une trajectoire erratique comme la fusée artisanale d’un 14 juillet pirate, un passé trouble comme le verre coloré d’un flacon d’absinthe où mes identités humorales furent aussi contradictoires et changeantes que celles d’un Limonov, pour me contester l’accès de plein pied à une banalité revendiquée, mais les jeunesses les plus débraillées et rebelles se révèlent souvent, à l’âge mûr, les raseurs les plus assommants de pontifiante componction, acharnés, avec une aigreur peut-être due à la certitude de l’irrémédiable jamais plus, à empêcher les autres à jouir des mêmes errements qu’eux, aussi est-ce la conscience coite, que je tassais le traversin et me pelotonnais sous l’édredon fleuri m’apprêtant à une traversée nocturne aussi paisible que celle d’un paquebot transatlantique par temps étale. Et vogue le navire...
Stilnox…Stille nacht
Contrairement aux prévisions lénifiantes, ça bougeait un peu…puis après un surplace indéterminé mais quelque peu nauséeux dans un néant primordial, ante-vital dirait-on…crac…, je fus brusquement plongé dans des entrailles sous-marines où, solidement harnaché, je n’eus d’autres choix que de m’improviser spéléologue. On n’y voyait goutte dans ce boyau temporel, d’où semblaient pourtant sourdre, des tubulures d’abruptes parois, des formes grotesques et inquiétantes. La chute se prolongea jusqu’à ce que je fusse précipité sur un palier auquel je me raccrochai tant bien que mal : un piton rocheux dentelé en voie d’éboulement qu’éclairaient faiblement des bouts de chandelles ferait office de gite temporaire.
La glauque atmosphère y était d’une densité malaisante : j’eus l’impression d’être encagé dans la langue pâteuse d’un gros chien dont l’haleine compacte ne serait bizarrement pas sans quelques charmes insidieux. Je n’étais visiblement pas plus libre de mes mouvements qu’un oiseau dans une tresse d’osier. « Par tous les saints, dans quel cloaque mitonné par un marmiton pervers dans le recoin crasseux d’une arrière-cuisine du fin fond des Enfers, quel abracadabrant embrouillaminis machiné par un apprenti Lovecraft brulant d’épater post mortem son maître en un immanent spiritisme ou tout du moins ses zélés thuriféraires , suis-je allé me fourrer ? », eussé-je à peine le temps de penser, que, sous un éclairage sombrement bariolé comme si de multicolores bougies fantaisies avaient été pieusement placées à l’intérieur de cranes polis et embijoutés et dansaient depuis les orbites creuses, qui aurait sied à une Fête de Morts mexicaine, dont tous les personnages adopteront le dress code au gothique ostentatoire, commença l’infernale sarabande de l’insensé sabbat d’un pandémonium en roue libre : amis sans objets abandonnés comme des espoirs déçus, amants oubliés dans la consigne d’un quai de gare, rêves avortés au gueules d’acteurs de seconde zone botoxés, de prima donna déconfite, cartons décomposés des masques inanimés de mes vie antérieures et de leurs épisodes métempsychotiques subséquents- flasques dépouilles privées du souffle de vie- grimaçaient affreusement, et si se mouvaient leur molles lèvres bleuies, les borborygmes caverneux de leurs paroles indistinctes ne me parvenaient qu’à travers des bulles vaguement menaçantes. Si je reconnaissais, sans l’ombre d’un doute, chaque composante de cette faune métamorphe, ils n’étaient que le succédané dégradé, l’effigie rudimentaire d’eux-mêmes, semblables à ces figurines grossièrement gravées ou ces fétiches de chiffon vendus à la sauvette lors des pauses-pipi des autocars touristiques dans les contrées animistes. La version parodique de l’histoire, celle bégayée, inextricablement farcesque et tragique. Durant tout cet épisode, un chuintement horrible suintait en continu des roches veineuses : le chant d’irrésistibles et vénéneuses sirènes. L’outrageuse bouffonnerie de cette commedia dell’arte povera ratée était une moquerie du plus sinistre augure. « C’est une erreur grossière, voyons ! Vous vous êtes trompés d’individu ! Je suis le respectable citoyen, Monsieur Machin et je suis victime d’une machination!», aurais-je voulu crier, mais je ne pus expectorer qu’un râle spasmodique. J’étais un de ces pachydermes tout à fait prisonnier d’une congère de l’ère glaciaire ou des glaces du Muséum d’Histoire Naturelle.
Par quelles mains samaritaines fus-je extirpé de ce traquenard ? Voilà bien un mystère pour un torchon de quatre sous mais, afin de maintenir notre couverture de terrien vivant hic et nunc, nous l’ajouterons à la longue liste de ceux disséqués dans ces programmes audiovisuels échoués sur des plages horaires sinistrées, dans ces divertissements, proprement (même si à leur innocent insu), pascaliens, en ce qu’ils distraient de leurs angoisses mortifères ceux-là même qui auraient toutes les raisons objectives de s’y abandonner corps et âmes.
Ainsi, le jour frais éclos, tandis que je me composais des mines enfarinées face à l’oblong miroir terni, que grillaient des tartines que je m’apprêtais à enduire copieusement de confiture de myrtille, que ma cafetière italienne entonnait son bel canto matinal, je rassemblais tant bien que mal, plus mort que vif, mes épars lambeaux et indétectable Frankenstein aux coutures raccommodées par les expertes petites mains d’un atelier Saint Laurent sis dans un entrepôt du13ème arrondissement, je posais un pas circonspect dans la calme et anonyme allée enveloppée par le crayonné gris-perle d’un ciel tiédasse:« Bonjour Madame Untel », saillis-je à l’improviste, « Quel joli parterre d’azalées vous avez là, et quelle chance d’avoir ce printemps précoce, la rue en sera assurément fort bien fleurie… »
