L'Hugoéland
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Un clair matin d’été sous l’œil des bécassins,
Victor, Hugoéland de fort belle envergure,
sa plume magistrale égratignant l'azur,
sur la rose des vents tournoyait, souverain.
Las de traquer le vers, un tournepierre implore
-Victor, enseigne-nous les secrets de ton art !
comme toi nous rêvons, humbles frères d'Icare,
de hausser jusqu’aux nues rimes et métaphores.
-Enfants, sans plus chercher à vous enorgueillir
de quelque forcené mirliton arraché
à votre porte-plume indolent cravaché
vivez, ne soyez pas jaloux de mon empire !
Si ma tête, fournaise où mon esprit s'allume,
Jette le vers d'airain qui bouillonne et qui fume
Dans le rythme profond, moule mystérieux
D'où sort la strophe ouvrant ses ailes dans les cieux ;
C'est que l'amour, la tombe, et la gloire, et la vie,
L'onde qui fuit, par l'onde incessamment suivie,
Tout souffle, tout rayon, ou propice ou fatal,
Fait reluire et vibrer mon âme de cristal,
Mon âme aux mille voix, que le Dieu que j'adore
Mit au centre de tout comme un écho sonore !
Sans vous vexer sachez qu'une âme de cristal
est un don du Seigneur dont le moule est cassé,
que vous pourrez toujours sans fin vous efforcer
vos vers n'auront jamais l'éclat de l'idéal
Le dizain en italique est tiré de
"Ce siècle avait deux ans"
Victor Hugo
