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Zengakuren
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Kikué, ma chérie, te souviens-tu ?
Oui je sais bien que tu n’es plus là,
il y a longtemps que tu t’es tue.
Veux-tu pourtant partager ce plat ?
Viens, goûte ce riz et ce poisson.
Pendant ce temps nous échangerons
des souvenirs.

Quand je t’ai vue la première fois
vous aviez toutes un casque rose,
toutes mais je ne voyais que toi.
Tu avais le regard dur qui ose
défier les hommes, défier l’État,
le dos redressé pour le combat,
le poing levé.

Les femmes voulaient du riz, du riz,
marchant sur le palais impérial.
Un défilé de filles qui crient,
ondulant comme un long animal.
J’étais frappé par ton air sévère,
ton regard noir, ton visage fier,
rose dragon.

Kikué, ma chérie, t’en souviens-tu ?
Oui, tu n’es plus là, je le sais bien.
J’ai cru entendre ta voix pointue
percer quelque chose sous mon sein.
Reste encore avec moi, je t’en prie.
Mangeras-tu un peu de ce riz ?
Ou ce tofu ?

Cette fois, faut-il qu’il m’en souvienne ?
C’était dans les rangs du syndicat
des étudiants, le Zengakuren.
On manifestait à grand fracas.
On s’approchait des mineurs en grève.
Ils ne voulaient pas de notre rêve.
Pourquoi ? Pourquoi ?

On tentait de comprendre pourquoi
les mineurs de charbon en colère
refusaient d’entendre notre voix
de rouges étudiants solidaires.
On a beaucoup parlé et le soir
lorsque le ciel est devenu noir
tu es venue

dans mon petit studio tout là-haut.
Tu as oublié ton air sévère.
Soudain dans tes yeux il faisait beau
comme lorsqu’en mai s’enfuit l’hiver.
La raideur de ton corps de lutteuse
s’est changée en une liane heureuse
entre mes bras.

Sur la natte nous avons joué,
nus comme deux dauphins dans la vague,
joué, lutté, jusqu’à échouer
au sommeil où les rêves divaguent.
Je suis bien sûr que tu t’en souviens.
Veux-tu du saké ? Tu ne dis rien,
Kikué chérie ?

Et puis dehors, oublié l’amour,
nous n’étions que des soldats casqués,
en rangs serrés dans l’éclat du jour,
nous défilions au sifflet, masqués,
hérissés de piques de bambous
pour mettre le pouvoir à genoux.
Révolution !

Refusons les armes nucléaires !
Refusons les bases des yankees !
Hors de chez nous les avions de guerre
qui vont bombarder Hanoï ou qui
vont jeter sur les pauvres villages
du Vietnam de terrifiants nuages,
brûlant napalm !

Nous étions les nouveaux samouraïs,
les guerriers assoiffés de justice,
les sombres dieux d’acier qui assaillent
le mal sans crainte du sacrifice.
Dans nos esprits résonnaient les voix
du cinéma de Kurosawa.
T’en souviens-tu ?

Nous ne faisions qu’un avec tous ceux
qui occupaient l’Université.
Nous n’avions plus le temps ni le lieu
pour l’amour, à peine l’amitié.
L’amour c’était la lutte commune
où flambait ton visage de brune
comme un volcan.

Oui je me souviens de Narita,
cet aéroport qu’ils projetaient
sur des champs volés. On résista
pendant sept ans. On reconstruisait
nos fortins et nos longs souterrains
avec notre courage et nos mains,
obstinément.

Tu avais appris le karaté,
enseigné dans le Parti des Femmes
pour que chacune puisse affronter
ceux qui maltraiteraient leur compagne.
Tu jouais à essayer sur moi
les assauts rapides de tes doigts.
Je résistais.

Ni vainqueur ni vaincu. Nos combats
duraient sur la natte de nos nuits.
La sueur acre de nos ébats
se mêlait à ton parfum de fruit.
Approche. Je veux sentir encore
le dialogue rugueux de nos corps.
Ne t’en va pas.

Nos camarades Viets ont gagné
et le syndicat Zengakuren
ici s’est endormi, résigné.
Les promesses d’hier se font lointaines.
Sous l’avalanche des marchandises
le peuple rumine une vie grise
dans ses banlieues.

Je vois bien que tu fais la grimace.
Je me souviens de ce soir où tu
a frappé à ma porte et ta face
était en larmes, tes yeux battus :
L’Armée Rouge avait exécuté
quatre camarades contestés
dont un ami.

Bien sûr d’autres vengeances suivraient,
toutes parées de violents discours
où les plus forts détiennent le Vrai.
Toi et moi on préférait l’amour.
Alors bien sûr on s’est éloigné,
orphelins d’idéal, résignés,
le cœur noué.

D’autres amis se sont égarés
dans la secte de la Vérité
suprême d’Aum pour préparer
la fin du monde, l’absurdité
d’Armageddon. Et ces fous fabriquent
du sarin et d’autres gaz toxiques
et de l’anthrax.

Notre monde à nous est-il fini ?
Qu’en penses-tu, Kikué, ma chérie ?
Viens tout près de moi dans notre nid
pour que la vie à nouveau sourie.
Transperce-moi de ton regard noir.
Redis-moi qu’il nous reste un espoir,
une aube ouverte.

Où es-tu Kikué ? Je ne sens plus
ta main. Dans la froideur de la nuit
ton corps s’est-il dissous ? Il a plu.
Mêles-tu tes larmes à la pluie ?
Je me penche à la fenêtre. En bas
est-ce que j’entends l’écho de tes pas
qui s’amenuise ?

Les plaintes obscures des voitures
brouillent mon cerveau et les enseignes
lumineuses m’apostrophent, dures.
Les bleues se moquent, les rouges saignent.
Tout en bas mes yeux cherchent la place
où ton esprit de feu et de glace
peut-être appelle.

(Le personnage de Kikué est inspiré par Yamakawa Kikue, militante féministe de gauche.)
Un ancien étudiant gauchiste japonais se souviens et parle avec le fantôme d'une camarade disparue.

© Poème posté le 27/05/2025 par Libeyre

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