La ferme
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Aux lisières du ciel, l’arôme des sapins.
Lorsque l’automne vient nous y allons parfois,
les vaches sous le joug, le char, mon père et moi,
avec pour tout repas des pommes et du pain.
Nous chargeons les écorces rousses pour le feu
prélevées sur les longs cadavres dans le bois
tandis que dans le vent l’arbre vivant s’émeut.
Dans l’orbe forestier qui limite le monde
s’étalent les prairies sur les collines rondes,
vivantes et fleuries lorsque rit le printemps,
odorantes de foin lorsque brûle le temps.
La rivière murmure au milieu des ormeaux,
mordille pour jouer les mollets des enfants
qui s’enfuient poursuivis par les dents bleues de l’eau,
tannés de soleil d’août sous le grand ciel béant.
Il est un vaste champ derrière la maison
où s’égare l’enfant parmi les hautes tiges,
où le topinambour se charge du prestige
d’une jungle touffue propice à l’aventure ;
et dans ce même champ, lorsque la terre est nue,
mon père va semant dans les sillons bien mûrs,
quand les promesses d’eau se gonflent dans les nues,
le seigle récolté dans une autre saison.
Au-delà de la cour où caquettent les poules
le jardin a fleuri sous les mains de ma mère :
capucines, soucis et les pois de senteur
protégés des chevreaux balancent leurs couleurs
entre les scarabées qui rampent sur la terre
et le ciel étonné où les nuages roulent.
Le prunier tout en haut et l’osier tout en bas
et le long du grand pré la barrière des houx
veillent sur les carrés où s’alignent les choux,
les bettes, les poireaux, les pois, les haricots,
sans honte redressés sur le fumier fertile,
se croyant éternels et qui ne sont qu’utiles,
promis à l’agonie sous le tranchant couteau,
victimes entassées au fond d’un grand cabas.
Les vaches dans l’étable, à la chaîne dociles,
guettent placidement la trappe d’où le foin
tombe parfois d’un ciel forgé par les humains
et pour les remercier tendent leurs pis gonflés
d’herbe ancienne et de lait à la caresse habile,
à la capture avide et ferme de leurs mains.
C’est dans cet univers que l’enfant a grandi,
confiant au grand chien noir ses peines, ses envies,
et quand chante le coq, dressé sur ses ergots,
l’enfant, à pleins poumons, répond : « Cocorico ! »
