La cuisine
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Sur l’égouttoir, où sèchent les assiettes,
Un pot recueille, à l'envers, les couverts.
Tu romps le pain, le malaxes, l’émiettes ;
Du pain rassis, dont les pourtours sont verts,
A recycler – du nanan pour les poules !
Puis chantonnant, maman, ce bel air gai,
Tu frottes dur - au mépris des ampoules -
Sifflant des sons que cajole le geai,
Le vieil évier dont l'émail se morcelle,
Tout ébréché par cent ans de labeur.
Jaillit ton rire, à ma voix de crécelle
Qui reprend – mal – ton lied de tout son cœur.
Ta main caresse alors un peu ma nuque ;
Jaloux, mon frère allonge un coup de pied
Loin sous la table, et son œil me reluque
(Je moufte pas, puis preste il se rassied)
Ça sent le chou, la patate et le thym ;
Ça sent très doux, c'est un parfum d'enfance ;
L'odeur du sud, et d'un monde latin
Ensoleillé, vers le bord de la France.
Par la fenêtre on voit quelques cyprès
Dont le tronc ploie avec chaque rafale
Que le mistral lance toujours après
Cette accalmie où s'éteint la nuit pâle...
Là, sur la banque où mûrissent des fruits,
Un vieux bouquet d'un beau lilas s'étiole ;
Le chat s'étire, et les lambeaux enfuis
D'obscurité soufflent l'ultime étoile...
