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Entrelac

Ne sais-tu pas, noble Thésée, qu'un fil semblable à celui que t'offrit Ariane me fut donné à moi aussi par Pasiphaé, ma mère inconsolable, prise de pitié ?
Comment autrement aurais-je emporté les offrandes de ton père jusqu'au coeur du Labyrinthe où nous nous tenons et où tu me tues par l'épée ?
Comment ne me serais-je point perdu dans mon propre palais ?
Même un éternel condamné n'aurait pu retenir le chemin qui mène au dehors.
En vérité, j'ai toujours connu l'emplacement de la sortie.
Mais à l'extérieur, malgré ma force, on m'aurait tué pour ce que je suis. Que l'on m'achevât cela m'eut été bien égal, mais je ne pouvais me résoudre à ce que le déshonneur accablât une fois encore la maison de ma très chère mère, en exposant au grand jour le fruit coupable de ses entrailles.
Ne vois-tu point, ô noble Thésée, que tu étais ma récompense ?
Moi qui ai épuisé tous les jeux, tous les plaisirs solitaires, toutes les pensées du monde, je mourrais. Je mourrais de faim.
Il y eut bien des holocaustes, certains plus goutés que d'autres, mais c'est une faim plus terrible qui me rongeait, née de la morsure de l'ennui.
Par ailleurs, les enfants sont des créatures par trop horribles, bien trop sonores pour mon temple où résonnent même le crépitement des torches et le discret frottement de la laine sur le grain des murs.
Oui.
Je t'ai entendu arriver, Thésée.
J'ai reconnu le pas du guerrier.
Quelle joie je connus alors.
La chair d'un authentique héros m'eût rassasié pour mille ans mais que m'importait la victoire. Dans les deux cas j'étais rétribué pour ma patience.
Hélas le combat fut trop court pour une vie à attendre. C'est ainsi, ta lame est trop agile. A présent ma poitrine s'affole, moi qui n'avais jamais pu observer la couleur de mon sang, je sens que ma vue se brouille et que les ténèbres l'emportent.
Si tu me vois encore sourire c'est que je ne crains pas la mort.
Enfin je sors de ma prison.
Enfin je rentre aux Enfers.
Pour moi, il ne s'est jamais agi que de trouver l'entrée.
Pour toi, il faut également sortir.
Mais de combien d'autres sombres endroits te faudra-t-il t'extraire?
Le monde est si vaste.
Cela, moi-même je le sais.
Comme je t'envie.
Comme je te plains, Thésée.
Mon bourreau.
Mon sauveur.
Et maintenant le silence est parfait

© Poème posté le 22/03/2026 par Jeremyquincay

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