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Un froid matin d'hiver
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Un froid matin d’hiver, aussi dur que la pierre,
Grelotte dans les rues, sur le pavé givré,
Sur les seuils plus déserts que l’ombre et la lumière
Qui tombent des vieux toits où le ciel s’est figé.

Quelque part, au tréfonds des rumeurs de la ville,
Un lent charroi s’ébranle, on frappe le tambour :
À chaque tour de roues, l’attelage fragile
Frissonne aux doigts glacés de la brume alentour.

L’homme que l’on emmène est debout, tête nue,
Le col de sa chemise a été déchiré,
Une tristesse calme et digne est répandue
Sur son visage où veille un regard fatigué.

Les splendeurs d’autrefois, le faste de naguère
Ne sont plus que poussière et cendre sans valeur,
Mais le peuple – ô ce peuple ! – en tumulte, en colère,
Voilà ce qui l’afflige et lui brise le cœur.

La place est là, déjà, grouillante d’une foule
Hérissée de clameurs, de poings rageurs brandis,
Pleine de cris pareils au fracas de la houle,
Traversée de jurons, de quolibets hardis.

Une estrade est dressée, portant haut cette lame
Qui attend. L’heure hésite à sonner, s’étirant
Dans un silence vide, un silence sans âme …
- Une voix puis plusieurs lancent ‘’Mort au tyran !’’

Le condamné, poussé à bas de la charrette,
Avance maintenant vers le sombre échafaud
Au pied duquel à peine un instant il s’arrête,
Avant que d’y monter, puisqu’enfin il le faut.

Il veut parler soudain : ‘’De ce dont on m’accuse
Je demeure innocent’’.* Mais un long roulement
Ensevelit ses mots, cependant qu’on s’amuse
De sa mise sans grâce et de son dénuement.

Il est temps d’achever la sinistre besogne,
Il est temps de livrer la victime au bourreau,
Et le peuple – ô, ce peuple ! – exultant sans vergogne,
Danse aux mâles accents vengeurs d’un chant nouveau.

Le couperet s’abat, sentence souveraine
D’un tribunal fantoche où l’arbitraire est loi.
Ainsi vient de mourir, avant la quarantaine,
Celui qui fut l’élu, celui qui fut le roi.

Quelque part, au tréfonds des frissons d’une geôle,
Buvant jusqu’à la lie le deuil le plus amer,
Une femme a senti passer sur son épaule
Les doigts longs et glacés d’un froid matin d’hiver.
* Les mots exacts sont :
"Je suis innocent des crimes dont on m'accuse"

Chaque 21 janvier est le triste anniversaire de la mort
du roi Louis XVI sur la guillotine le 21 janvier 1793,
d'où mon choix de poster ce poème grave dans un thème
qui laisserait attendre quelque chose de plus léger

© Poème posté le 21/01/2026 par Ombrefeuille

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