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La Loire
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Fille, enfant du pays des sucs (1)
Dotée de leur tempérament
Que rien n'entrave et rien n'éduque
Je coule selon mes penchants.
Mes gorges au fil du temps sculptées
Vous convient à bien des pêchers
Mais hélas sans aucun délice
On me retient à La Palisse.
Si via l'Ardèche, un peu de moi
Jusqu'à la Camargue s'en va,
Curieuse, c'est vers Saint-Etienne
Que les flots vagabonds m'entraînent.

Pour freiner mes emportements
Les homm's ont construit à Granjent
Un barrage en amont duquel
Je suis un lac artificiel.
Finis rapides et cascades
Pour le calme plat et des rades
Où la plaisance est bien en vogue
Avec les voiliers, les pirogues.
Amputée, ponctionnée, saignée
Ne me croyez donc pas domptée
Mais juste à moitié endormie
Quand alanguie, je reste au lit.

Heureusement, j'ai un allié
Qui à Nevers vient m'assister
Pour qu'avec le vin de Pouilly
Je sois dès lors ragaillardie.
Rebelle, fougueuse et sauvage
Redoutez mes dérèglements
Lorsque les ondées des orages
Provoquent mes débordements.
Je m'étale au-delà des rives
Toute assoiffée avec mes boires (2)
Et dans mes bras chante l'eau vive.
Enserrant des ilots épars.

Dans mes roselières, on fraye,
Sur mon sable, on baille aux corneilles:
Hérons, cormorans ont leur nid
Loutre et castor, leur paradis.
Parvenue dans l'Orléanais
Me voici à nouveau piégée
Pour, volage, faire des miennes
Avec des branches souterraines.
C'est ainsi qu'il y a longtemps (3)
Via le Loing, j'ai rejoint la Seine
Pour aller en roulant des hanches
Me fair' la belle avec la Manche.

Bien révolu cet ancien lit (4)
Cap sur l'Atlantique aujourd'hui
Et forte de maint's résurgences
Me voici pour Nantes en partance.
Belle à tenter princes et rois,
Ils me font de partout la cour:
A Sully, Chaumont comme à Blois
Ou Tours tout le long de mon cours.
C'est une haie d'honneur pérenne
Qui célèbre mes communions
Avec le Cher, l'Indre, la Vienne
Puis le Maine au septentrion.

De Saumur jusqu'à St-Nazaire
Voilà que s'envase mon lit
Pour qu'on drague mes sablières
Et s'évite des avaries.
Toues, gabarr's, chalands et fûtreaux
Cèdent leur place à des cargos
Et Nantes pleure à ses déboires
Amputée des bras morts de Loire.
Parvenue enfin à bon port
J'unis Océan nos deux sorts
Et pour notre lune de miel
Rien de meilleur qu'un grain de sel.



1- Les sucs sont des petits cratères volcaniques.
2- Les boires sont des bras morts du fleuve.
3- Dans une ère antérieure, il y avait la Loire dite séquanaise qui par le Loing rejoignait la Seine.
4- Il existait une autre Loire dite Atlantique qui prenait sa source à Gien.

© Poème posté le 02/01/2026 par Louis Vibauver

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