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L'insaisissable

Je te suis bien utile et tu ne m’aimes pas.
Je ne suis là que pour t'éviter le trépas.
Ne me contredis pas, ton pote a trop parlé.
Ce sot veut te servir, en plus, il est fort laid !
Ayant su caresser ma jeunette fourrure,
Tu entras doucement ta clé dans ma serrure.

C'était pour accéder à une autre Toison,
- Lorsque dort le dragon ayant bu le poison -
A mes boucles non pas, ni ces autres trésors
Dont la brillance brûle bien plus que les ors
Et dont chaque matin oblige à neufs défis,
Que furent mon amour et qu'aussi sont tes fils.

Maintenant que tu pars, traître et infidèle,
Après avoir volé sur le bout de mes ailes,
Je me dois de sortir de cette fosse basse,
Quitter à reculons ton doux nid, cette impasse !
Comment m'en retourner, sans régresser,
Et comment m'en sortir, sans transgresser

Cette Loi que tu dis, et ne respectes pas ?
Je saurai revenir sur chacun de mes pas,
Quel que soit le tribu que j'en devrai payer,
Sachant qu'il n'est nul roi que je doive prier,
Et qu'il n'est pas de prince auquel donner sa foi,
Car c'est moi, désormais, qui graverai la Loi

A laquelle, d'un dieu fils indigne, plieras,
Tout comme pour manger au piège court le rat,
Lorsque j'aurai rompu tous ces fils qui me lient,
Tous, même ceux que nous tressâmes dans ton lit,
Mon âme désormais ne battra sans boiter,
Au futur mensonger que tu fis miroiter

A mon cœur trop naïf, maintenant en fureur,
Dont le puissant amour fut sa funeste erreur,
Qui sut auprès de toi ce qu'est un vil faquin,
Qu'il fondrait tout métal, à détrôner Vulcain !
Je fuirai, s'il le faut, toutes cités humaines,
Après les avoir sues indignes de ma haine,

Détruirai tout cela qui ressemble à ton ombre !
De ton corps réduirai des atomes le nombre !
La nuit menace moins que l'éclat de ton jour !
Ta légende, Jason, désormais tourne court.
Et, par delà les murs, bien au delà des monts,
Dans ce val en lequel ne vint aucun démon,

J'écarterai tous les gentils de ton venin,
Je balaierai tous les discours du mâle humain,
Et je réparerai, par mes soins attentifs,
Parce que de cela, mon orgueil fut fautif,
Les blessures données par tes frères et toi ;
Pour vous dissimuler, ne trouverez nul toit.

Et vous craindrez, dans les temps à venir,
Surtout quand vous verrez la saison reverdir,
La sorcière qui soigne et guérit, moi, Médée,
Celle qui sait toujours comment le mâle aider,
Qui, par la brèche en ma poitrine tu ouvris,
Celle qui pour ta gloire à toi se découvrit

Afin que nulle bête au combat ne te blesse,
Ne cesse de panser et de pleurer ne cesse,
D'un sang miraculeux qui porte le remède,
Secret que lui offrit un savant chez les Mèdes,
A ces viols que ta peur inflige à qui te sert.
Au repas de la vie, trahir est ton dessert !

Vous avez des humeurs, des frayeurs, des rancœurs,
Mais pas plus de cerveau que vous n'avez de cœur.
Je connais des enfers où nul ne peut descendre ;
Vous n'avez entendu la gentille Cassandre
Dont la parole est claire, obscure à vos oreilles,
Laquelle si peu dort tant sur tous elle veille,

Tant vous lui préférez le jargon des sophistes
Qui, plus vous les payez, vous proposent de pistes,
Qui, faute de sagesse, ont le goût des largesses.
Pour le confort, l'abri, à toutes les bassesses,
Votre grandeur s'incline et, sans hésitation,
De tous ceux nés des crocs qu'on sema du dragon,

Déjà morts bien avant que de terre surgir,
Que telle horreur ne fit jà quiconque rugir,
Sans cervelles, tas d'os, qu'il suffit d'un caillou
Que je jetai dans le dos d'un de ces voyous,
Pour, idiots, les dresser tout un contre tout autre,
- Ô ruse abusée pour un ciel que je crus nôtre ! -

Voilà, toute la protection, tout l'avenir,
- Voilà le rêve auquel nous avions dit tenir...-
Que vous et votre engeance, à vos fils offrirez !
Au souvenir de vous, d'un grand éclat rirai !
Je serai toujours là, Jason, pour soulager,
Montrer comment, en mer de douleur, surnager,

Guérir et empêcher ce monde de périr
Et, bravant les mesquins, pleine santé quérir,
Puis opposer le rire et tous ses ornements
A vos coups dénués du moindre jugement,
Car vous craignez cela qui vous échappe et dure 
Préférant à la fleur le pourrir et l'ordure;

Comme un enfant peureux, vous cassez vos jouets.
Vous ne saurez jamais l'énigme dénouer :
Mais comment se peut-il que le monde demeure
Tandis que moi, ce dieu, petitement je meurs ?


Pour retourner chez toi, tu te fies aux étoiles,
Tandis que guette Egée la couleur de ta voile.
©JIM

© Poème posté le 23/06/2025 par Jim

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