Au mont Sans-Souci *
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Quand le monde charroie son vaste désarroi, que j’ai faim de verdure, de lumière, d’espérances, je chausse mes godillots crottés. Zou ! En route vers le mont Sans-Souci. Mes pieds piaffent, impatients de quitter le goudron, mes orteils s’enracinent au ventre velu des forêts. L’odeur d’humus revigore mon corps. Mes mollets grimpent lentement, chaque pas gagne un regain de vigueur. Au passage, mes frères authentiques me saluent : fayards, hêtres, bouleaux, érables roux, chênes. Nous respirons jusqu’aux alvéoles de nos poumons. Tout mon être frémit, en symbiose avec les arbres, dans nos nervures coule la sève. J’enlace les troncs, priant pour qu’on les laisse croître à leur guise. Je m’aventure dans les sentes sauvagines, là où les églantines osent leurs roses timides, où les parfums subtils du sureau et de l’aubépine embaument mes narines. joie d'ouïr le ruisselet qui jase et méandre entre les futaies, survolé par une kyrielle de libellules. Au sommet, harassé d’une bonne fatigue, mon corps s'étale. Bruissement de l’herbe du bout du monde, je pose, repose mes épaules, rien, rien ne s’y oppose.
Ils ratiboisent l’Amazonie, ils vendraient le ciel en parcelle s’ils le pouvaient mais qu’ils ne touchent pas au mont Sans-Souci! Non je n’en ai pas fini d’y semer les miettes pour les martinets, roitelets, bergeronnettes, ni d’y cueillir les fraises des bois, l’ortie et les mûres prochaines.
*Titre d’une chanson de feu Jean Louis Murat
