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Écran total
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J'ai accroché au mur de mon appartement
Un immense tableau plus sombre qu'un Soulages.
Je le contemple avec un curieux sentiment
Car je sais que dedans se cachent des images.

Je presse le bouton pour activer le noir.
Aussitôt la lumière apparaît par magie.
Le tableau est plus net et précis qu'un Renoir.
Je suis impressionné par sa technologie.

Comblé par cet achat, je m'amuse à zapper.
Soudain je t'aperçois, Ô, chaîne de mes rêves.
Tu diffuses l'info sans jamais te couper
Et déjà je m'égare à regarder tes brèves.

Je te bouffe des yeux. j'en viens même à loucher :
A trop te contempler, les voilà écarlates !
On dirait deux soleils allant pour se coucher.
La fatigue a raison de mes deux billes plates...

Malgré l'épuisement de mes yeux alourdis,
Je reste face à toi, sans force de t'éteindre.
Je veux être au courant de tout ce que tu dis...
J'ai besoin de t'entendre à défaut de t'étreindre !

Jamais je n’aurais cru qu'on puisse t'être accro.
Quel puissant maléfice et curieux sortilège !
Qu'un journaliste annonce un scoop à son micro
Et déjà je replonge, assis seul dans mon siège !

J'ai veillé tant de nuits par simple dévotion.
Je t'ai donné mon temps jusqu'à lâcher mes proches.
Ils m'avaient prévenu de mon évolution,
Mais je suis resté sourd à leurs justes reproches.

Ils m'avaient alerté de mon comportement.
Leurs avertissements sont restés lettre morte.
Ils voulaient me sortir de mon appartement
Mais sans réaliser, j'avais fermé la porte.

Était-ce à ce moment pour moi déjà perdu ?
Derrière l'illusion d'une belle éclaircie
Se cachait un rempart aussi haut qu'étendu.
J'avais bâti un mur scellant mon autarcie !

L'enceinte a rétréci et m'a vite assiégé ;
Ne formant à la fin qu'une étroite cellule.
Je n'ai compris qu'après avoir été piégé
Qu'une addiction sonnait pour moi le crépuscule.

Le délire est venu frappant sans prévenir ;
Comme un éclair s'abat en plein dans la tempête !
Ma femme en fut témoin et finit par punir
L'écran qu'elle explosa y jetant la zapette !

Par ce geste d'humeur fut conjuré le sort
Comme un miroir se brise et perd soudain ses charmes.
Je m'en suis retourné, volant jusqu'à bon port,
Aidé par les courants de pardons et de larmes.

Face à l'effondrement de mon ordre moral,
Il m'a fallu du temps pour retrouver la force.
Je ne suis plus addict à mon écran total :
Je lui tourne le dos tout en bombant le torse !

Aujourd'hui je vais bien. on me dit rétabli :
Aucune dépression et nulle frénésie.
Et même si je sais qu'il n'est d'ordre établi,
J'ai troqué les médias pour de la poésie.

Mes rimes et mes vers sont loin d'être parfaits
Mais quand je m'y essaie souffle l'espoir d'un livre.
J'écris sur un écran. C'est tout ce que j'en fais !
Qu'importe le format, l'art parfois vous délivre !

Je me suis rapproché de tous ceux que j'aimais.
Je revis maintenant, que j'ai trouvé la prose.
Désormais je comprends, mieux vaut tard que jamais :
L'écran est de couleurs mais la vie est de rose !

© Poème posté le 13/09/2024 par Klapitt

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