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Le merle qui sifflait à l'oreille des moineaux
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Un merle vieillissant, craignant que son prestige
Ne vînt à se flétrir comme fleur sur sa tige
Dès les premiers frimas de la morte saison,
Résolut de donner à la péroraison
Qui avait fait son nom, son renom, sa fortune,
Quelque chose de doux, de clair comme la lune,
Quelque chose qui plût aux tout jeunes moineaux
Qu’on voit au nid rêver de lendemains plus beaux.

Le merle, donc, usant d’un ton soudain bonasse,
Parla tel un grand-père aux gamins d’une classe :
Ce ne furent dès lors que tapes dans le dos
Et trilles destinés à charmer les ados.
Il voulait qu’on le fît Grand Vizir sans attendre,
Aussi répétait-il à qui pouvait l’entendre
Que rien n’était meilleur que son plumage noir,
Que sous son aile enfin l’on trouverait l’espoir.

Mais chassez la nature, et la voici plus forte !
Virée par la fenêtre, elle enfonce la porte !
Ainsi, de jour en jour, notre merle siffleur
Redevenait ce prof hargneux et persifleur
Que tous avaient connu. Son séduisant ramage
Se changea sans vergogne en vacarme, en tapage,
En un flot d’inepties, en longs discours vengeurs,
En appels au chaos, en slogans ravageurs.

Les piafs surexcités cédant à la folie,
Le pays ne fut plus qu’une cacophonie :
Chacun se déchaîna, saisi d’une fureur
Qui laissa le bon peuple interdit et songeur.
Le vieux merle, toujours, fier de sa stratégie
Et fort content de lui, redoubla d’énergie :
Il fallait sans répit, depuis tous les perchoirs,
Empêcher tout repos jusqu’au fond des nichoirs.

Lui ? Passer le relai ? Préparer la relève ?
Que nenni ! Car lui seul possédait cette sève,
Cette verve, ce verbe égal à un torrent,
Cet art de la harangue inspirée ! Et pourtant …
Le merle vieillissant savait que son prestige
Se flétrirait un soir, comme fleur sur sa tige,
Et que, le conduisant vers la morte saison,
Un autre scanderait sa funèbre oraison …





Toute ressemblance avec un personnage existant
n'aurait absolument rien de fortuit ;)

© Poème posté le 29/06/2024 par Ombrefeuille

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