Le dit de l'Homme des Glaces
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Je venais de gravir la pente solitaire
Où le vent se ruait, aussi vif qu’un archer,
Aussi froid qu’un silex, capable de trancher
L’intime des rochers, le ventre de la terre.
Je me tenais debout, scrutant la neige immense
Du haut plateau désert et plus nu que l’azur,
Je sentais que rôdait le regard noir et dur
D’un ennemi tapi dans les plis du silence.
Où trouver un abri parmi tant de lumière ?
Hélas ! Je ne voyais nulle part où blottir
Mon corps exténué. J’allais donc repartir,
Quand la flèche, soudain, m’atteignit par-derrière.
Aussitôt je tombai. Lors, de ma plaie profonde
Tout mon sang s’écoula, et mon souffle avec lui,
Attestant pour toujours que la vie m’avait fui.
Et la mort m’emporta jusqu’à l’envers du monde.
L’hiver me recouvrit, puis les années passèrent
Sur le temple scellé de mon sommeil de glace.
La vallée m’oublia : je n’avais plus ma place
Dans les récits du feu, d’où mes traits s’effacèrent.
L’abîme des sommets veilla longtemps, placide,
Sur l’immobile dais de mon éternité.
De ceux qui sont ici, nul ne m’a rapporté
Que l’air était moins pur, et le ciel moins limpide.
Un jour pareil à tant d’autres matins semblables,
Voici que des marcheurs me découvrirent là
Et que le monde entier chercha, s’interrogea,
Imaginant calculs et récits improbables.
Les siècles sans faillir ont gardé le mystère :
Le timbre de ma voix, le nom que je portais
Demeureront cachés. Nul ne saura jamais
Tout ce que la montagne a résolu de taire.
Vous qui me maintenez captif de vos études,
Ô vous qui m’exposez au regard des badauds,
Songez à mon trépas, songez à mon repos,
Car j’avais mon tombeau parmi ces altitudes.
Il me semble parfois qu’un spectre éteint me guette
Et que je tente en vain d’échapper à son tir :
Je ne puis plus marcher, je ne puis plus courir,
Je n’ai plus qu’à prier afin que tout s’arrête.
Inspiré par Ötzi, l’Homme des Glaces, découvert par un couple de randonneurs
sur le massif de l’Ötztal (frontière austro-italienne) le 19 septembre 1991
