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Marie, ma sœur
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Mille-neuf-cent-cinquante-neuf, l’année
Où ma sœur ainée, Marie, vit le jour,
Dans un pays qu’on disait arriéré
A la démocratie encore sourd.

Arrivée première dans la fratrie
Qui allait compter en plus cinq garçons,
Jusqu’à sept ans elle fut là, sa vie,
Tout près de Porto et ses environs.

Papa tapissier, maman couturière,
Elle fit ses premiers pas à l’école,
Gardée très souvent par cette grand-mère
Dont en souvenirs elle a les paroles.

Toute jeunette la voici en France
Dans un petit village appelé Guiche,
Elle y a laissé une part d’enfance
Lovée au cocon d’un amour très riche.

Puis les ans ont passé, adolescents,
Elle y fut à mon goût plus que sérieuse
Et seule, dans sa chambre s’enfermant,
Elle en ressortit bientôt victorieuse,

Son bac en poche et en brillant projet
L’heur d’un parcours universitaire…
Seulement il lui fallut composer
Avec la sage réserve du père :

« Comment Marie pourrais-je donc t’offrir
Ce que j'aurais à dénier aux cinq autres ? »
Elle sut qu’il ne fallait pas partir,
Que c’est ici que fleurirait l’épeautre,

D’autant qu’elle était parfois, en coulisse,
Et depuis déjà de longues années,
Un peu gouvernante et un peu nourrice
Auprès de ses frères les moins âgés…

Alors ce ne fut pas bien difficile
De sacrifier son dessein et son rêve,
Elle ne les jugea plus beaux mais futiles,
Se lançant dans des études plus brèves.

Comptable dans diverses entreprises
Où elle ne ménagea pas sa peine,
Elle y mouilla, comme on dit, sa chemise,
Jusqu’à obtenir sa retraite pleine,

Tandis qu’un à un ses frères épousaient
Des belles-sœurs venues dans la famille,
Toujours avec bonheur, qu’elle accueillait,
Disant de Marie qu’elle est bien gentille.

Perpétrant, aux décès de nos parents,
La tradition des repas familiaux,
Il n’est pas rare et même fréquent
D’être tous à table, grands et minots,

Dans cette maison, qu’elle veut garder,
Bâtie par notre père, anciennement.
Voilà son plaisir, à peine voilé :
Rester pour chacun une autre maman.

[i]Un flot de quatrains (je m'en excuse) pour évoquer la vie de ma sœur qui ne fut pas, malgré les apparences, un long fleuve tranquille.[i]

© Poème posté le 15/02/2023 par Fregat

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